[Chapitres V et VI.] Observations philosophiques et philologiques, qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au second livre, sur l'origine de la poésie.

[Chapitre VII.] §. I. Découverte du véritable Homère.—§. II. Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et nécessité.—§. III. On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez les Grecs.

Appendice. Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques. Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie.

LIVRE TROISIÈME.
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.

Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que la sagesse poétique fut la sagesse vulgaire des peuples grecs, d'abord poètes théologiens, et ensuite héroïques, c'est avoir prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la sagesse d'Homère. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda la sagesse réfléchie (riposta) des âges civilisés; et il a été suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'examiner particulièrement si Homère a jamais été philosophe. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.

CHAPITRE I.
DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.

Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'Homère a dû suivre les sentimens vulgaires, et par conséquent les mœurs vulgaires de ses contemporains encore barbares; de tels sentimens, de telles mœurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres. Passons-lui donc d'avoir présenté la force comme la mesure de la grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec laquelle il enlèverait la grande chaîne de la fable, qu'il est le roi des dieux et des hommes; laissons Diomède, secondé par Minerve, blesser Vénus et Mars; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux, dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre, ce qui peut faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement l'usage d'empoisonner les flèches[71], comme le fait le héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes vénéneuses; l'usage enfin de ne point ensevelir les ennemis tués dans les combats, mais de les laisser pour être la pâture des chiens et des vautours.

Cependant, la fin de la poésie étant d'adoucir la férocité du vulgaire, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, il n'était point d'un homme sage d'inspirer au vulgaire de l'admiration pour des sentimens et des coutumes si barbares, et de le confirmer dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les voir si bien peints. Il n'était point d'un homme sage d'amuser le peuple grossier, de la grossièreté des héros et des dieux. Mars, en combattant Minerve, l'appelle κυνομυα (musca canina); Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de chien, et se traitent comme le feraient à peine des valets de comédie.

Comment appeler autrement que sottise la prétendue sagesse du général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu, pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle? Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir son honneur en déployant une justice digne de la sagesse qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce héros, qui portait avec lui le destin de Troie, s'éloigne avec ses guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici regardé comme le fondateur de la civilisation des Grecs, comme l'auteur de la politesse de leurs mœurs. C'est du récit que nous venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète incomparable dans la conception des caractères poétiques! Sans doute il mérite cet éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge civilisé, mais ils sont pleins de convenance, si on les rapporte à la nature héroïque des hommes passionnés et irritables qu'il a voulu peindre.