Si Homère est un sage, un philosophe, que dire de la passion de ses héros pour le vin? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de s'enivrer, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger s'indigne de voir toutes ces comparaisons tirées des objets les plus sauvages, de la nature la plus farouche. Admettons cependant qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux entendre du vulgaire, alors si farouche et si sauvage; cependant le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable, n'indique pas certainement un esprit adouci et humanisé par la philosophie. Celui en qui les leçons des philosophes auraient développé les sentimens de l'humanité et de la pitié n'aurait pas eu non plus ce style si fier et d'un effet si terrible avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les plus sanglans combats, avec lequel il diversifie de cent manières bizarres les tableaux de meurtre qui font la sublimité de l'Iliade. La constance d'âme que donne et assure l'étude de la sagesse philosophique pouvait-elle lui permettre de supposer tant de légèreté, tant de mobilité dans les dieux et les héros; de montrer les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs, pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie. Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres altérées de vengeance.

Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment un esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière raisonnable, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.

Ces mœurs sauvages et grossières, fières et farouches, ces caractères déraisonnables et déraisonnablement obstinés, quoique souvent d'une mobilité et d'une légèreté puériles, ne pouvaient appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, Corollaires de la nature héroïque), qu'à des hommes faibles d'esprit comme des enfans, doués d'une imagination vive comme celle des femmes, emportés dans leurs passions comme les jeunes gens les plus violens. Il faut donc refuser à Homère toute sagesse philosophique.

Voilà l'origine des doutes qui nous forcent de rechercher quel fut le véritable Homère.

CHAPITRE II.
DE LA PATRIE D'HOMÈRE.

Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie dans l'Italie, et Léon Allacci (de Patriâ Homeri) s'est donné une peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous employions notre critique métaphysique à trouver dans Homère lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme auteur de livre, que comme auteur ou fondateur de nation; et en effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation grecque.

L'auteur de l'Odyssée naquit sans doute dans les parties occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens, maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé, pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets, experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le conduire jusqu'en Eubée; c'était, au rapport de ceux que le hasard y avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec (ultima Thulé). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, où naquit sans doute le dernier.

On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient les grammairiens grecs, de savoir si l'Iliade et l'Odyssée étaient du même auteur.

Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires. Cette observation nous servira à découvrir le véritable Homère.