Lelius.
Je sçay bien que vous n'ignorez point qu'il n'est rien si utille aux hommes que le sçavoir, et que celuy ne se doit tenir pour sçavant ny saige qui ne l'est pour soy. Considerez doncq apart vous maintenant ce que vous avez faict, metant apart la passion qui bien souvent trouble le jugement, et vous congnoistrez avec combien mauvais conseil vous avez prinse à femme Sophonisba, laquelle en premier lieu vous est mortelle ennemye, et puis esclave du peuple Romain. Pour lequel recompenser du Roiaume ou il vous à remis, et de cestuy cy qu'il vous à octroié, vous le voulez frauder d'une prisonniere, et l'espouser estant encores en armes contre le debvoir, et sans en demander nostre advis. Ha n'avez vous point de honte seullement de l'oir racompter? laissez la je vous prie, Car ce n'est pas peu de gaing d'abandonner une mauvaise entreprise. Cecy pourroit estre un brandon qui enflammeroit vostre maison et vostre pays. Si l'affection vous esblouit, supportez la un peu, et puis vous verrez clair: car en ceste vie le doux quelque fois devient amer, et puis revient apres en la doulceur.
Dames.
O que j'ay peur qu'un vain espoir nous trompe.
Et qu'un malheur le desseing interrompe
Histoire servant d'argument à ceste Tragedie.
Masinissa.
Ainsi comme sans quelque grande occasion on ne doit point estimer homme de bien un qui ait esté mal vivant: ainsi ne doit on legerement tenir pour meschant un qui ait accoustumé de bien faire. Or puis qu'ainsi va que je suis blasmé d'une œuure dont je m'atendois avoir louange, qui est d'avoir aidé à une pauvre affligée, et ma femme. Je veulx avec quelque raison monstrer que j'en suis reprins à tort. Il est congneu à tout le monde que Hasdrubal filz de Gisgon, me donna Sophonisba sa fille en mariage, et puis me mena avec luy en Espaigne, me traictant et favorisant comme son gendre: Durant lequel temps Syphax à qui ceste femme plaisoit grandement, et la desiroit avoir, se feist ennemy des Carthaginois, et s'alia de vous autres: Dont le Senat à Carthage qui le vouloit fort gaigner en sa devotion, pour le gratifier, luy permit espouser Sophonisba, sans le sceu de son pere ny de moy: qui à mon retour luy en fey la guerre, combien que la fortune ne m'y feust pas si bonne comme estoit ma querelle: et qu'en lieu de recouvrer ma femme, j'y perdy mon Royaume, et presque la vie. Ores je l'ay reconquise avec vostre faveur, dont je confesse vous estre eternellement obligé, et delibere vous faire veoir par bons offices que qui faict plaisir, plaisir en doit attendre. Quel mal fay-je doncq de reprendre celle qui m'appartient? et que j'avois tousjours cherché de r'avoir. Si cela ne m'estoit concedé, je serois de bien pire condition que ne fut Siphax auquel leur senat l'octroia bien, sans qu'il y eust droict: Et vous m'en dessaisirez la tenant à juste raison? Et si en la prenant je n'ay observé le temps, le lieu, ny la mode que vous y requerez, cela peult estre erreur, mais non pas coulpe. Vous dictes qu'elle m'est ennemye, il est impossible, car onc je ne luy pourchassay desplaisir, ouy bien à Siphax. Et encores à elle ay-je faict plaisir. Je ne veulx point entrer en consideration de mon portement avec vous, ne de combien moy et mes gens avons servy à voz affaires. Il me suffit de ne vous estre point inutille amy, et de meriter que lon me porte quelque respect meileur que de me refuser, ou pour mieux dire, m'oster ma femme, mesmement apres m'avoir liberallement donné un Royaume: Car qui refuse le moins apres avoir donné le plus, semble vouloir perdre le gré du premier fruict: De sorte que je vous prie ne m'exorter point de la laisser, mais plus tost m'aidez à la conserver.
Dames.
Ayez, seigneur, de ce bon Roy pitié