Elle mourra? o griefve perte! o douleur encores plus angoisseuse que je ne pensay oncques! Helas, dictes moy je vous prie tout au long comme la chose va.

Femme pre.

Apres que le Roy Masinissa est sorty du Chasteau, la Royne incontinant à faict parer tous les Autelz de Festons, de Lierre et de Meurte. Et elle mesme aussi s'est parée de ses plus beaulx et plus riches habitz blancs. Auquel accoustrement il la faisoit si bon voir, que je ne pense pas que le Soleil ait oncq veu rien de plus beau, mais sur le point qu'elle mettoit à part certains Joiaulx pour aller presenter à la deesse Juno, a ce que luy pleust estre favorable à ses nouvelles espousailles, voicy arriver un escuier de Masinissa, portant en sa main une couppe pleine de poyson, lequel s'estonna un peu d'arrivee. Mais apres s'estre revenu, il dit ces parolles, ma dame, le Roy mon maistre m'envoie devers vous, et vous mande par moy que voullontiers il vous eust tenu sa premiere promesse: Mais puis qu'un autre plus puissant luy en à osté le moien, à tout le moins vous tient il sa seconde. C'est que si vous voulez, vous ne tumberez point vivante en la puissance des Romains: vous conseillant en cest endroit, acte digne de noble sang, dont vous estes yssue. Ces parolles ouytes, la Royne à tendu la main, et prins la couppe, avec un visaige constant et asseuré. Puis à respondu au porteur, vous direz à vostre maistre, que sa nouvelle espouse accepte de bon cueur le premier present qu'il Luy envoye, qu'ainsy est qu'il ne luy en peult envoyer de meilleur. Vray, que moins luy greveroit le mourir, si elle ne se fust point remariee en ses funerailles. Cela dit, elle à fait un peu de pause, tenant tousjours la couppe en sa main: Puis à recommencé à dire, l'on ne doibt jamais laisser de faire honneur aux dieux pour quelque inconvenient qui advienne. Ainsy à posé la couppe, puis elle à prins le coffret, ou elle avoit mis les joiaulx dont elle vouloit faire offrande à Juno. Et s'en est allee au temple, la ou devant l'autel à genoulx elle à devotement prononcé ces parolles: O Royne du ciel avant que de mourir, qui sera premier que le Soleil se couche au jourd'huy, je vous viens offrir ces oblations, premieres et dernieres, bien differentes de celles que j'esperois n'agueres vous presenter vous suppliant que si jamais l'humble service de ma devotion, vous à esté agreable: Et si jamais vostre bonté à eu compassion de ceste pauvre province d'Africque, il vous plaise ores regarder en pitié ce petit enfant, lequel s'en va demourer privé de pere et de mere, avant que d'arriver au deuxiesme an de son aage: Et le preserver de l'ignominie de servitude. Non ja en la maniere que je m'en garantiray maintenant ains plus heureusement, de sorte que les ans qui par mort precipitee seront sustraitz à ma vie, soient adjoustez à la sienne: à fin qu'a l'advenir il puisse estre resource de son infortuné lignaige. En apres vous plaise aussy avoir pitie de ces pauvres miennes femmes, que je laisse comme brebiettes au milieu des loups affamez. Prenez en protection s'il vous plaist, leur honneur leur vie. Ces parolles dictes elle s'en est retournee en sa chambre, la ou sans delaier elle à prins et beu constamment tout le poison entierement, sans en rien laisser.

Dames.

O pauvre Dame! Le cueur me disoit bien que ce present d'une couppe que je vey envoier, n'apporteroit qui nous deust plaire: mais achevez je vous prie de nous compter le demeurant.

Femme seconde.

Mais ce qui m'a semblé en ce cas plus esmerveillable, c'est qu'elle à fait et dict toutes choses, sans jeter une seulle larme d'œil, n'y tirer un seul souspir: et sans changer seulement de voix n'y de couleur. Cela fait elle à commandé tirer hors de ses coffres un beau et riche drap de soye, et un aultre de lin. Et se tournant devers nous aultres, nous à dict, Mes bonnes amyes, je vous prie que quand je seray passee de ceste vie, vous ensevelissiez mon corps dedans ces draps, pour le metre en sepulture. Puis elle s'est assise dessus son lict: Et prenant son petit filz entre ses bras, à tiré adonc un souspir trenchant du plus parfond de son estomac, en disant, Ha pauvre enfant, tu ne sçais pas en quelle misere tu demeures, Qui est le mieulx que je voie en tout malheur. Dieu te face plus heureux que ton pere et moy n'avons esté. En disant ces parolles, elle le serre estroictement contre son sein, et baise si affectueusement, que deux ruisseaux de larmes luy sont tout à un coup sortiz des yeux en grande abondance. Quoy voiant chascune de nous est aussy incontinent fondue en pleurs, si chauldement que nous ne pouvions former une seule parolle jusques à ce qu'elle mesmes s'est tournee pardevers nous, et nous à toutes baisees l'une apres l'autre, en nous disant, Mes bonnes amies, voicy le dernier jour que vous me verrez jamais, Adieu vous dis. Et vous demande pardon, si jamais j'ay offencé aucune de vous. Or jugez maintenant si en telle amertume de douleur j'ay occasion suffisante de plorer plaindre gemir et lamenter.

Dames.

O tromperesse esperance! O pauvres humains aveuglez! helas, comme toutes choses ressortissent au rebours du vostre pensee. Mais pourquoy estez vous yssue d'avec la Royne?

Femme seconde.