Masinissa.
Morte! ha pauvre Dame! si tost? O malheureulx que je suis! pourquoy ay-je tant arresté? Qui à vouloir de faire euvre bonne ne doibt jamais differer. O faulte irreparable que j'ay commise! Je vous prie revenez un peu à vous, et m'exposez un peu au long comment elle est passee.
Femme seconde.
Helas, Sire vous rengregez la douleur de ma plaie, en me le faisant si franchement exposer. Toutesfois pource qu'apres Dieu, Sire, nous n'avons plus d'esperance qu'en vostre seule bonté, je m'efforceray pour vous obeyr, de le vous dire le mieulx que je pourray.
Estant la pauvre Princesse, de retour en sa chambre, elle s'est assise dessus son lict, et nous voiant toutes à l'entour d'elle, distiller en larmes, elle s'est prinse à nous dire d'une parolle ferme et asseuree. Le dueil que je vous voy demener, à cause que vous perdez ma compaignie, m'aporte certainement grand regret de me departir de la vostre, Car estant signe de la bonne affection que vous me portez, je cuiderois grievement forfaire contre l'humanité, si je ne vous respondois en amitié, Mais si vous considerez que je suis fille de Hasdrubal, arriere fille d'Amilcar, et niepce du grand Hanibal: tous trois Ducs et chefz des armees de Carthage: Que j'ay esté espousee au puissant mais infortuné Roy des Numidiens: que j'ay vescu en tout l'honneur et triomphe que saurait faire la plus heureuse Princesse du monde, et maintenant voy le Roy mon mary, par deux fois l'une sur l'autre, rompu en deux grosses batailles: ses forces renversées, ses pays occupez, et luy mesme prisonier vif, entre les mains des ennemys: lesquelz ne desirent rien plus que de m'avoir aussi en leur puissance vifve, pour me mener esclave à Rome, et faire monstre de moy aux yeux du peuple, naturellement ennemy des Roys: et qui à juré la ruine des miens et de mon pays. Et puis me faire cruellement mourir ou ignominieusement languir en chartre perpetuelle. Je croy que vous mesmes approuveres la resolution que j'ay prinse: car il ne fault plus estre (Quand on n'est plus en honneur) ce que l'on à esté. Qui sent sa vie nette, ne craint point à mourir. Cest chose deue à la necessité de nature. Car tout ce qui à eu commancement il est force qu'il prenne fin. Et ou la sçauroit on prendre plus à propos, qu'à l'endroit ou l'honneur vient à faillir.
Masinissa.
O gentil cueur de dame! de tant plus estois tu digne de longue vie que moins tu as redoubté la mort.
Femme secon.
Jusques icy, elle à tousjours parlé fermement, mais quand elle à voulu particulierement adresser sa parolle à Herminia, alors la voix luy à commencé à changer, mesmement quand luy à livré son petit filz entre ses mains, en luy disant: Chere Herminia, ce qui plus me reconforte au partir de ce monde c'est que je vous y laisse apres moy, pour avoir soing de ce petit orfelin, qui pert son pere et sa mere en l'aage qu'il en à plus de besoing. Je le deporte entre vos mains, comme joyau que j'ay plus cher que ma vie: comme gaige de nostre amitié, comme image vive de ma personne, laquelle ayant tousjours aupres de vous ne vous pourrez plaindre que je vous aye abandonnee. Ces parolles estoient coup à coup entrerompues de groz sanglotz, et de larmes, tumbantes avec telle impetuosité quelles sembloient un torrent qui rompt à force tout ce qu'on luy mect audevant. Ja luy commençoient les membres fort à trembler, et pource l'avons nous couchee sur un lict, la ou tendant les deux braz à Herminia, qui estoit plus morte que vive, luy à dict, ma chere amye que je vous embrasse pour la derniere fois: vous m'estes icy au lieu de mere, de frere, et de toute ma parenté. Si vous prie de faire envers moy ce dernier office de pitié, Quand je seray tantost passee, de me clorre les yeulx. Adieu vous dy car plus n'en puis. Sur ce point elle à commencé à perdre la parolle, et est entrée en l'agonie des traitz de la mort: ou elle n'a jamais monstré signe quelconque d'entendement aliene de soy: ains contre la detresse de la douleur, la vigueur de son couraige à esté si grande, qu'elle à tousjours surmonté, sans faire aultre demonstration d'impatience, que de souspirer, jusques à ce que finablement, l'esprit est sorty du corps, emportant, quant et soy, toute nostre esperance. Et estaignant tout ce qu'il y avoit de parfaite beauté, douceur, courtoisie, et bonté en ce monde.
Masinissa.