[504] Grégoire, II, 31, suivi par le Liber historiæ, c. 15, se borne à dire d'une manière générale: De exercito ejus... amplius tria milia. Frédégaire, III, 21, dit: sex milia Francis. Hincmar, Vita Remigii, parle de trois mille sans compter les femmes et les enfants. D'autre part, la Vie de saint Soleine de Chartres connaît trois cent soixante-quatre nobles baptisés avec Clovis. Il faut s'en tenir au témoignage de Grégoire.
[505] Dum autem simul pergerent, rex interrogavit episcopum, dicens: Patrone, est hoc regnum Dei quod mihi promittis? Cui episcopus: Non est hoc, inquit, illud regnum, sed initium viæ per quam venitur ad illud. Hincmar, Vita sancti Remigii (Bouquet, III, p. 377).
Arrivé sur le seuil du baptistère, où les évêques réunis pour la circonstance étaient venus à la rencontre du cortège, ce fut le roi qui, le premier, prit la parole et demanda que saint Remi lui conférât le baptême[506]. «Eh bien, Sicambre, répondit le confesseur, incline humblement la tête, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré[507].» Et la cérémonie sacrée commença aussitôt avec toute la solennité qu'elle a gardée à travers les siècles. Répondant aux questions liturgiques de l'officiant, le roi déclara renoncer au culte de Satan, et fit sa profession de foi catholique, dans laquelle, en conformité des besoins spéciaux de cette époque tourmentée par l'hérésie arienne, la croyance à la très sainte Trinité était formulée d'une manière particulièrement expresse. Ensuite, descendu dans la cuve baptismale, il reçut la triple immersion sacramentelle au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. Au sortir du baptistère, on lui administra encore le sacrement de confirmation, selon l'usage en vigueur dans les baptêmes d'adultes. Les personnages princiers furent ondoyés après le roi; Lanthilde, qui était déjà chrétienne, n'avait pas besoin d'être rebaptisée, et on se borna à la confirmer selon le rite catholique[508]. Quant aux trois mille Francs qui se pressaient sous les voûtes sacrées, il est probable que le sacrement leur fut conféré selon le mode de l'aspersion, déjà pratiqué à cette époque. Tous les baptisés revêtirent ensuite la robe blanche, en signe de l'état de grâce où ils entraient par la vertu du sacrement de la régénération.
[506] Rex ergo prior poposcit se a pontifeci baptizare. Grégoire de Tours, II, 31. Ce prior semble trahir une liturgie un peu différente de l'actuelle: Sacerdos interrogat: Quo nomine vocaris? Catechumenus respondet: N... Sacerdos: Quid petis ab Ecclesia Dei? R. Fidem, etc. V. le rituel romain, Ordo baptismi adultorum. Ou bien a-t-on voulu marquer que dans son impatience Clovis n'a pas attendu la question liturgique, mais qu'en vrai barbare il a passé par-dessus les formalités?
[507] Cui ingresso ad baptismum sanctus Dei sic infit ore facundo: Mitis depone colla Sicamber, adora quod incendisti, incende quod adorasti. Grégoire de Tours, II, 31.
[508] Grégoire de Tours, II, 31.
La légende n'a pas voulu laisser passer le souvenir de la grande journée du 25 décembre 496 sans y suspendre ses festons, et pendant longtemps le peuple n'a connu le baptême de Clovis qu'à travers ses récits merveilleux. On racontait qu'au moment d'ondoyer le roi, saint Remi s'aperçut que le chrême qui devait être, selon les prescriptions liturgiques, versé dans l'eau aussitôt après la bénédiction de celle-ci faisait défaut, parce que le prêtre chargé de l'apporter n'avait pu se frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se pressait aux abords. Alors il leva les yeux au ciel dans une supplication émue, et voilà qu'une colombe, tenant dans son bec une ampoule remplie du précieux onguent, descendit jusqu'à lui, la laissa tomber dans ses mains et disparut. Telle était, dès le IXe siècle, la tradition rémoise. Plus tard, lorsque l'usage se fut introduit de sacrer les rois de France, on se persuada que le chrême miraculeux avait été apporté du ciel, non pour le baptême, mais pour le sacre de Clovis, et cette croyance a valu ensuite à l'église de Reims l'honneur de sacrer tous les rois. On aurait tort de sourire de ces légendes: elles ne manquaient pas de grandeur, et elles possédaient même une vraie valeur nationale en un temps où le peuple français vénérait la couronne de ses rois comme l'emblème de la patrie. Celle-ci lui semblait plus sainte quand il en croyait les représentants consacrés par Dieu même, et il faut respecter les poétiques fictions dont il a entouré l'origine de son obéissance.
Immense fut dans tous les milieux l'effet produit par le baptême de Clovis. Partout où la vie chrétienne avait ouvert les yeux aux hommes sur les intérêts généraux, on comprit que quelque chose de grand venait de se passer. Les populations catholiques du royaume franc se sentirent du coup relevées et rassurées: elles pouvaient regarder l'avenir en face, maintenant que la framée de Clovis faisait la garde autour de leurs sanctuaires; elles étaient désormais, sous tous les rapports, les égales des barbares, qui partageaient leur foi et qui se rangeaient sous la houlette des mêmes pasteurs. La journée de Reims mettait donc le sceau à la conquête de la Gaule, en enlevant le dernier obstacle qui s'opposât à la parfaite fusion des éléments indigènes et étrangers. Elle rendit possible l'étonnant spectacle offert pour la première fois au monde par un royaume barbare: des Romains adhérant à l'autorité d'un roi germanique, non avec résignation, mais avec enthousiasme, et jetant le vieux nom national dont ils étaient si fiers pour se parer, comme d'un titre plus beau, du nom nouveau de Francs. Une nation catholique était née, indestructiblement unifiée dans la même foi et sous le même roi, par un ciment tellement fort que jamais les siècles n'ont réussi à l'entamer.
Et ce royaume, sujet de joie et d'orgueil pour les fidèles qui l'habitaient, devenait en même temps un sujet d'espérance pour ceux qui portaient le joug des hérétiques burgondes ou visigoths. Chaque fois qu'un acte d'injustice ou de violence venait révolter les consciences catholiques dans les royaumes ariens, les yeux des opprimés se tournaient instinctivement du côté où ils voyaient sur le trône un souverain catholique. Les royaumes ariens ne laissaient échapper aucune occasion de multiplier ces tentations pour leurs sujets orthodoxes, et quand ils assistaient à l'explosion de leurs sympathies franques, ils s'indignaient de démonstrations qu'ils avaient follement provoquées. Au fond, eussent-ils mis à ménager la conscience des orthodoxes le même soin qu'ils semblaient avoir pour l'exaspérer, la création d'un grand royaume catholique à côté de leurs constructions hybrides était par elle-même un phénomène redoutable et menaçant, dans une époque où la religion était la base principale, pour ne pas dire unique, des royaumes et des sociétés. Quel contraste, dès le premier jour, entre cette jeune nation fière et hardie qui s'avançait à pas de géant, soulevée par une seule inspiration nationale et religieuse, et les vieilles et branlantes monarchies ariennes, que tout le génie de leurs fondateurs ne parvenait pas à empêcher de se lézarder incessamment, assises qu'elles étaient sur un sol toujours remué par les discussions confessionnelles! Il devenait manifeste que les monarchies ariennes avaient fait leur temps en Occident, que la conversion de Clovis avait déplacé le centre de gravité de l'Europe, et que l'avenir allait passer du côté catholique.
Quant à l'Église, elle célébrait un de ses plus éclatants triomphes. Hier encore elle était, dans le monde entier, une société d'inférieurs, et il semblait que pour avoir quelque titre à commander aux peuples il fallût posséder la qualité d'hérétique. Aujourd'hui, par un vrai coup de théâtre, la situation était brusquement renversée, et la conversion des Francs apportait à l'Église l'émancipation d'abord, la souveraineté ensuite. Il était difficile, à coup sûr, qu'à cette heure on entrevît une Europe catholique et un moyen âge uni dans la foi romaine. Nous voyons toutefois qu'il s'est trouvé un homme dont le regard a été assez perçant pour deviner ces lointaines conséquences, et la main assez ferme pour oser les retracer d'avance, en termes prophétiques. Les archives de l'humanité contiennent peu de documents d'un aussi haut intérêt que la lettre de félicitation écrite à Clovis par saint Avitus de Vienne, qui était, au milieu des Burgondes ariens, la gloire de l'Église catholique et le bon génie du royaume. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus, dans cette lettre vraiment historique, de l'élévation du langage, de la justesse du coup d'œil, ou de l'inspiration sublime de la pensée.