«C'est en vain, écrit l'évêque de Vienne, que les sectateurs de l'hérésie ont essayé de voiler à vos yeux l'éclat de la vérité chrétienne par la multitude de leurs opinions contradictoires. Pendant que nous nous en remettions au Juge éternel, qui proclamera au jour du jugement ce qu'il y a de vrai dans les doctrines, le rayon de la vérité est venu illuminer même les ténèbres des choses présentes. La Providence divine a découvert l'arbitre de notre temps. Le choix que vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez rendue pour tous. Votre foi, c'est notre victoire à nous. Beaucoup d'autres, quand les pontifes de leur entourage les sollicitent d'adhérer à la vraie doctrine, aiment à objecter les traditions de leur race et le respect pour le culte de leurs ancêtres. Ainsi, pour leur malheur, ils préfèrent une fausse honte au salut; ils étalent un respect déplacé pour leurs pères en s'obstinant à partager leur incrédulité, et avouent indirectement qu'ils ne savent pas ce qu'ils doivent faire. Désormais, des excuses de ce genre ne peuvent plus être admises, après la merveille dont vous nous avez rendus témoins. De toute votre antique généalogie, vous n'avez rien voulu conserver que votre noblesse, et vous avez voulu que votre descendance fît commencer à vous toutes les gloires qui ornent une haute naissance. Vos aïeux vous ont préparé de grandes destinées: vous avez voulu en préparer de plus grandes à ceux qui viendront après vous. Vous marchez sur les traces de vos ancêtres en gouvernant ici-bas; vous ouvrez la voie à vos descendants en voulant régner au ciel.
» L'Orient peut se réjouir d'avoir élu un empereur qui partage notre foi: il ne sera plus seul désormais à jouir d'une telle faveur. L'Occident, grâce à vous, brille aussi d'un éclat propre, et voit un de ses souverains resplendir d'une lumière non nouvelle. C'est bien à propos que cette lumière a commencé à la nativité de notre Rédempteur: ainsi les eaux régénératrices vous ont fait naître au salut le jour même où le monde a vu naître pour le racheter le Seigneur du ciel. Ce jour est pour vous comme pour le Seigneur un anniversaire de naissance: vous y êtes né pour le Christ comme le Christ pour le monde; vous y avez consacré votre âme à Dieu, votre vie à vos contemporains et votre gloire à la postérité.
» Que dire de la glorieuse solennité de votre régénération? Je n'ai pu y assister de corps, mais j'ai participé de cœur à vos joies; car, grâce à Dieu, notre pays en a eu sa part, puisque avant votre baptême, par un message que nous a bien voulu envoyer votre royale humilité, vous nous aviez appris que vous étiez catéchumène. Aussi la nuit sainte nous a-t-elle trouvés pleins de confiance et sûrs de ce que vous feriez. Nous voyions, avec les yeux de l'esprit, ce grand spectacle: une multitude de pontifes réunis autour de vous, et, dans l'ardeur de leur saint ministère, versant sur vos membres royaux les eaux de la résurrection; votre tête redoutée des peuples, se courbant à la voix des prêtres de Dieu; votre chevelure royale intacte sous le casque du guerrier, se couvrant du casque salutaire de l'onction sainte; votre poitrine sans tache débarrassée de la cuirasse, et brillant de la même blancheur que votre robe de catéchumène. N'en doutez pas, roi puissant, ce vêtement si mou donnera désormais plus de force à vos armes; tout ce que jusqu'aujourd'hui vous deviez à une chance heureuse, vous le devrez à la sainteté de votre baptême.
» J'ajouterais volontiers quelques exhortations à ces accents qui vous glorifient, si quelque chose échappait à votre science ou à votre attention. Prêcherais-je la foi au converti, alors qu'avant votre conversion vous l'avez eue sans prédication? Vanterai-je l'humilité que vous avez déployée en nous rendant depuis longtemps, par dévotion, des honneurs que vous nous devez seulement depuis votre profession de foi? Parlerai-je de votre miséricorde, glorifiée devant Dieu et devant les hommes par les larmes et par la joie d'un peuple vaincu dont vous avez daigné défaire les chaînes? Il me reste un vœu à exprimer. Puisque Dieu, grâce à vous, va faire de votre peuple le sien tout à fait, eh bien! offrez une part du trésor de foi qui remplit votre cœur à ces peuples assis au delà de vous et qui, vivant dans leur ignorance naturelle, n'ont pas encore été corrompus par les doctrines perverses: ne craignez pas de leur envoyer des ambassades, et de plaider auprès d'eux la cause du Dieu qui a tant fait pour la vôtre[509].»
[509] S. Avitus, Epist., 46 (41).
Ici, la main du copiste qui nous a gardé ces admirables effusions a été distraite, et une lettre destinée à l'empereur de Constantinople a été soudée maladroitement au document dont elle nous enlève les suprêmes accents[510]. C'est le programme du peuple franc que nous avons entendu formuler dans les dernières paroles du confesseur burgonde. Pour qui, à quatorze siècles de distance, voit se dérouler dans le passé le rôle historique de ce peuple alors enveloppé dans les ténèbres de l'avenir, il semble qu'on entende un voyant d'autrefois prédire la mission d'un peuple d'élus. La nation franque s'est chargée pendant des siècles de réaliser le programme d'Avitus: elle a porté l'Évangile aux peuples païens, et, armée à la fois de la croix et de l'épée, elle a mérité que ses travaux fussent inscrits dans l'histoire sous ce titre: Gesta Dei per Francos[511].
[510] Sur la discussion relative à ce document, voir à l'Appendice.
[511] Sur la lettre du pape Anastase à Clovis, qui est un document apocryphe, voir l'Appendice.
Il était dit que Clovis ne goûterait pas jusqu'à l'ivresse la joie de ces grands événements. Quelques jours s'étaient écoulés depuis son baptême, que sa sœur Alboflède, qui, à ce qu'il paraît, avait embrassé la vie religieuse après sa conversion[512], fut enlevée à sa tendresse. Ce lui fut un sujet d'amère douleur, à laquelle s'associèrent ses amis. En apprenant la pénible nouvelle, saint Remi se hâta de lui envoyer un de ses prêtres avec une lettre de condoléances dans laquelle, tout en s'excusant de ne pas aller le trouver en personne, il se disait prêt, au premier appel du roi, à se mettre en route, malgré la rigueur du climat, pour se rendre auprès de lui. Le langage à la fois ému et ferme du pontife était bien fait pour relever l'âme du nouveau converti, en le rassurant sur les destinées immortelles de la sœur qu'il avait perdue, et en lui rappelant ses devoirs d'homme d'État.
[512] C'est une conjecture d'A. de Valois, t. I, p. 261, reprise de nos jours par Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands, t. I, p. 227.