[32] Brambach, Corpus inscriptionum Rhenanarum, 216.
[30] Codex Theodosianus, XIII, 3, 11.
Quant aux arts, ils furent cultivés avec succès, surtout pendant la belle époque de l'Empire, qui est le deuxième siècle. C'est dans le pays même qu'on a dû prendre et qu'on a trouvé les artistes qui ont dessiné les grands monuments, et les ouvriers qui les ont exécutés. Nul doute que la grande majorité de nos statues et de nos bas-reliefs ait été faite sur place et soit due à des ciseaux indigènes. Et il y a dans ces œuvres, à côté de pièces qui trahissent une exécution grossière ou une inspiration tarie, beaucoup de produits d'une facture excellente et d'un modelé très pur, qui ne seraient pas indignes d'une mention dans l'histoire de l'art. Peut-être n'est-il pas impossible d'y retrouver, avec la toute-puissante influence de la tradition classique, certaines inspirations plus particulièrement nationales, dans telle ou telle œuvre marquée au cachet d'un réalisme discret, qui tantôt confine au pathétique, tantôt arrive à l'expression d'un humour de bon aloi.
Il faut les lire, ces œuvres de pierre, il faut les parcourir l'une après l'autre dans leur pittoresque multiplicité, comme on feuilletterait les pages d'un volume illustré: mieux que des textes écrits, elles nous racontent la vie intime de la Belgique romaine. Ce sont les tombeaux seuls qui nous les ont fournis; car le tombeau, cette porte ouverte sur l'autre vie, n'est pour les Romains qu'un miroir qui reflète celle-ci, en y ajoutant le charme douloureux de ce qui est à jamais perdu. Ces monuments funéraires nous offrent la vive et saisissante image d'un monde que leur réalisme rapproche de nous avec une puissance d'évocation étonnante. En rôdant au milieu des bas-reliefs d'Arlon ou de Neumagen, on est transporté en pleine civilisation romaine, et partout on a autour de soi l'illusion d'une vie pleine d'activité et de mouvement. Chacun vaque à sa besogne dans le calme quotidien du travail: des marchands vendent du drap, des propriétaires reçoivent les redevances de leurs fermiers, des pédagogues fustigent des élèves récalcitrants, des femmes sont occupées à tisser de la toile, des époux se tiennent par la main avec une expression de tendresse, des malades, se soulevant dans leurs lits, dictent leurs dernières volontés. Puis ce sont des chasseurs lancés éperdument, avec leurs lévriers, à la poursuite de quelque vieux sanglier des Ardennes, ou des cavaliers qui se précipitent au galop de leurs montures dans la direction de quelque ennemi invisible, ou foulent aux pieds un vaincu. Les postes impériales brûlent le pavé des chaussées publiques; le commerce circule sur les cours d'eau dans de grandes embarcations remplies de tonnes; derrière celles-ci, la face du pilote s'épanouit d'un large sourire à la pensée du moût délicieux qu'elles contiennent, et dont il se promet quelques vigoureuses lampées. L'ombre de la mort vient parfois se répandre sur la sérénité de ces tableaux; mais elle s'indique en traits fugitifs et symboliques, non comme la destruction, mais comme la séparation. Un tombeau d'Arlon a résumé la poésie de l'éternel adieu dans une image pleine de grâce mélancolique. Un jeune homme portant un enfant apparaît à droite et à gauche du monument; d'un côté, l'enfant qu'il tient dans ses bras et qu'il regarde face à face est couronné de fleurs; de l'autre, l'enfant repose sur l'épaule du jeune homme, qui se retourne pour jeter sur lui un regard attristé. Entre les deux figures se lit cette inscription pleine d'une poignante simplicité:
AVE SEXTI IVCVNDE
VALE SEXTI IVCVNDE
Cette tombe, oubliée dans une petite ville, raconte l'histoire de la félicité romaine en Gaule. Elle y fut douce et rapide comme la vie éphémère de l'enfant: on en savoura le parfum pendant un jour, puis vinrent les orages, et les fleurs de la civilisation périrent au milieu de catastrophes qui semblaient annoncer la fin de l'univers.
Dire comment la chose arriva, c'est une tâche qui dépasse le cadre de ce livre. La Gaule n'était qu'un des membres du grand corps de l'Empire; elle n'avait pas de vie propre, elle vivait, souffrait et prospérait de ce qui le faisait vivre, prospérer ou souffrir. C'est donc la constitution intime de l'Empire qu'il faudrait faire connaître pour rendre compte des rapides destinées de la Gaule. On y verrait comment la société romaine vécut tant qu'elle travailla à la réalisation de son idéal, qui était la grandeur de l'État et la domination universelle de Rome. Une fois ce but atteint, elle crut les destinées du genre humain fixées à jamais, et elle se reposa dans la jouissance de ce qu'elle appelait pompeusement la félicité romaine. Elle oublia la pratique des vertus qui l'avaient fait arriver à ce degré de prospérité, et elle se déroba aux âpres labeurs qui l'empêchaient de savourer à son aise les délices du monde conquis. Les Romains cessèrent de rêver et de faire de grandes choses; leurs âmes, détendues comme un arc hors d'usage, retombèrent sur elles-mêmes, sans ressort, sans vigueur morale, dans la platitude d'une existence de plus en plus frivole, d'où la pensée du devoir et le sentiment de la dignité avaient disparu. Le dieu mortel à qui cette société avait confié son existence perdait la tête sur les sommets vertigineux où il se voyait élevé, et dans sa démence il brouillait de ses mains furieuses l'écheveau des destinées du monde. Les ressources infinies qu'il lui fallait pour son régime de plaisir et de corruption drainaient incessamment les provinces, et faisaient couler du côté de l'État les revenus du travail, comme les aqueducs pompaient jusque dans les plus ombreuses retraites les cours d'eau pure dont ils alimentaient les places publiques des grandes villes. Là battait son plein, jour et nuit, la grande orgie de la civilisation païenne. Là, dans le brasier des voluptés homicides, se consumaient, comme si on les avait réduites en cendres, toutes les richesses morales et matérielles créées par des peuples de travailleurs sacrifiés. A force de puiser toujours plus largement à ces sources fécondes, sans jamais rien leur rendre, il vint un moment où l'on s'aperçut qu'elles tarissaient. Alors commença la crise suprême. Toutes les forces vives de l'Empire furent gagnées tour à tour par la nécrose. La mort était l'aboutissement fatal: elle arrivait lentement, mais les événements extérieurs se chargèrent de la précipiter.
La Belgique avait connu pendant quelques générations les bienfaits de la paix romaine et de la sécurité. Mais l'ère du développement pacifique cessa pour elle avec le règne de Marc-Aurèle, et celui du monstre Commode inaugura l'ère des crises et des catastrophes. En 178, les Chauques, s'avançant par la chaussée de Cologne à Bavay, traversèrent la deuxième Germanie jusqu'au delà de Tongres, aux environs de Waremme, pillant et brûlant tout sur leur passage. Ils allaient gagner la deuxième Belgique, et déjà les habitants de cette province enterraient fiévreusement leurs trésors, lorsque Didius Julianus, qui la gouvernait à cette époque, rassemblant en toute hâte une armée, se jeta au-devant des barbares et parvint à les refouler[33]. La province de Belgique fut épargnée, mais celle de deuxième Germanie avait été éprouvée cruellement, et jamais elle ne se releva de ce désastre. Les villas incendiées restèrent ensevelies sous leurs couches de cendres, et c'est de nos jours seulement que l'archéologie, en lisant les monnaies retrouvées dans les ruines, est parvenue à déterminer l'itinéraire des ravageurs[34].
[33] Spartien, Didius Julianus, 1. Cf. sur la date Bergk, Zur Geschichte und Topographie des Rheinlandes, p. 51, et Dederich, Der Frankenbund, p. 34.
[34] V. Bulletin des Comm. d'Art et d'Archéologie, t. V. et S(chuermans) dans le Bulletin de l'Instit. archéol. liégeois, 13e année, 1877.