Julien était alors un jeune homme à l'esprit sérieux et réfléchi, avec assez de talent et de caractère pour faire honneur à son origine dans tous les postes où il plairait à la fortune de l'employer. Il avait gardé jusque là l'attitude effacée qui convenait à ses malheurs et à sa dignité: il vivait dans la solitude, n'ayant d'autre société que celle de ses livres, trop timide et trop gauche d'ailleurs pour se faire valoir, même s'il l'avait voulu, dans un monde prosterné devant tous les caprices de l'étiquette. On ne se doutait guère, à la cour, de ce qui se cachait sous ces dehors réservés. On le savait passionné pour la littérature, et plein de vénération pour les rhéteurs qui avaient été ses maîtres, et parmi lesquels brillait le sophiste Libanius. Ce qu'on ignorait, c'est que cette imagination ardente, refoulée sur elle-même et condamnée à ne trouver de satisfaction que dans la vie purement intellectuelle, avait été conquise entièrement par les grandeurs du monde antique, entrevu à travers la splendeur sans pareille dont l'entouraient ses poètes et ses philosophes. Les Muses l'avaient ramené devant les autels des dieux oubliés; il s'y était épris du charme d'une mythologie que d'ailleurs les lettrés de son temps rajeunissaient au moyen d'ingénieux symbolismes. Son besoin d'idéal trouva une satisfaction dans ces poétiques rêveries; la grandeur morale du christianisme, compromis à ses yeux par les royaux meurtriers de sa famille et par les sophismes de l'hérésie, ne fit pas d'impression sur cette âme d'écolier trop bien doué. Toutefois, dissimulé comme le sont d'ordinaire les opprimés, il cacha soigneusement au fond de son cœur les sentiments qui le remplissaient, et seuls les confidents les plus intimes de sa pensée purent entrevoir ce qui était réservé au monde, le jour où il serait donné à Julien d'en occuper le trône[163].
[163] Il faut lire sur Julien l'Apostat les pages pénétrantes où M. Paul Allard analyse avec un remarquable talent de psychologue les divers éléments qui se sont réunis pour faire l'éducation littéraire et théurgique de ce personnage, et pour le faire retomber dans les bras du paganisme. V. Julien l'Apostat, tome I, Paris, 1900, livre qui paraissait au moment où je corrigeais les épreuves de cette seconde édition.
Tel était l'homme sur lequel Constance venait de jeter les yeux pour délivrer la Gaule des barbares. On le tira de sa solitude, on lui fit déposer le manteau de philosophe pour la pourpre impériale, on lui donna la main d'Hélène, sœur de l'empereur, puis, sans lui révéler la terrible nouvelle de la chute de Cologne, on le dirigea vers la Gaule avec la mission de faire rentrer cette province sous l'autorité impériale. Il partit sans joie, l'âme pleine de sombres pressentiments, se considérant comme une victime vouée à une mort certaine. Lorsque, revenant de la cérémonie de son inauguration, il était descendu du char impérial pour entrer dans le palais de Constance, on l'avait entendu murmurer un vers d'Homère qui parlait du destin fatal d'un héros: et c'est par cette lugubre prophétie, enveloppée dans un souvenir classique, que le nouveau César débuta dans sa carrière.
Il fut d'ailleurs à la hauteur de sa mission. De Vienne, où il avait passé l'hiver, il courut au printemps de 356 délivrer Autun; puis, par des chemins tout infestés de barbares, il gagna Auxerre et Troyes, où l'on osa à peine lui ouvrir lorsqu'il se présenta à l'improviste devant les portes, tant on y avait peur de l'ennemi qui tenait toute la campagne. De là il partit pour Reims, où il avait donné rendez-vous à ses troupes, et de Reims, s'avançant avec les plus grandes précautions, et en rangs serrés, à travers un épais brouillard qui masquait la présence de l'ennemi, il prit la route de l'Alsace. Il enleva aux barbares la ville de Brumagen, et, après en avoir nettoyé la contrée tant bien que mal, il courut en toute hâte à Cologne. Cologne, en effet, était le but avéré de l'expédition: il n'y avait rien de plus urgent que de reprendre cette position, d'une importance sans égale, qui commandait à la fois le cours du Rhin et la grande chaussée de Reims. Voilà pourquoi Julien brûlait les étapes, sans prendre le temps de détruire les ennemis qu'il rencontrait. Il fallut traverser une région désolée par les invasions successives, et qui offrait aux soldats le triste spectacle des ruines qu'ils n'avaient pu empêcher, et des désastres qu'ils avaient à venger. Tout le long du Rhin, les villes et les châteaux-forts n'étaient plus qu'un amas de décombres; seule, Remagen était encore debout, ainsi qu'une tour solitaire dans le voisinage de Cologne. Julien pénétra sans obstacle dans la ville démantelée et à peu près déserte, que les barbares ne purent pas défendre: ils n'avaient pas encore déposé leur aversion pour les enceintes muraillées, qu'ils regardaient comme des tombeaux, et ils ne savaient que faire des ruines qui étaient leur œuvre. Le général romain s'y établit avec ses soldats; il en releva les murs, la remit en état de défense, et sans doute y rappela la population. Une série d'opérations militaires contre les Francs répandit la terreur parmi eux; leurs rois furent forcés de faire la paix, et de respecter la sécurité du boulevard de l'Empire. Ce grand résultat obtenu, Julien revint par Trèves, et alla prendre ses quartiers d'hiver à Sens, au cœur de la Gaule.
Il venait de fermer ce pays à de nouveaux envahisseurs; mais il y avait enfermé les anciens, et ils restaient terribles. Les provinces étaient sillonnées dans tous les sens par des bandes de Francs, d'Alamans et de Lètes, qui tenaient la campagne, qui coupaient les communications entre les villes, et qui, servis par des quantités d'espions et de traîtres, fondaient à l'improviste sur les endroits qui semblaient le plus en sûreté. Julien, qui avait cru pouvoir disperser ses troupes dans leurs cantonnements fut lui-même assailli à Sens par ces hardis pillards, et pendant trente jours il dut soutenir leur siège, sans que durant tout ce temps, soit trahison, soit impuissance, les troupes romaines des villes voisines pussent venir à son secours. Il se défendit tout seul, et finit par repousser l'ennemi. Au printemps de 357, il reprit l'offensive; cette fois, c'était le haut Rhin qu'il s'agissait de reconquérir, et les Alamans qu'il fallait humilier. Mal servi, trahi même par un lieutenant inepte que Constance avait attaché à ses flancs, Julien parvint cependant à rebâtir Saverne, qui commandait la route du Rhin vers l'intérieur de la Gaule; il arriva ensuite jusque près de Strasbourg, où il livra une sanglante bataille à sept rois alamans. Dans cette journée, dont les principaux honneurs furent pour les auxiliaires barbares, Julien se couvrit de gloire, et il poursuivit les vaincus au delà du Rhin pour achever leur soumission.
Les Francs avaient profité de son absence pour reprendre le cours de leurs déprédations en Gaule Belgique. Sévère, maître de la cavalerie de Julien, allant de Cologne à Reims, était tombé sur eux dans le pays de Juliers, et il put rapporter à son général en chef les ravages qu'ils commettaient dans cette contrée de Belgique toujours éprouvée. La chose parut assez importante à Julien pour qu'au lieu de prendre pendant la mauvaise saison un repos mérité, il donnât tout de suite la chasse à ces insolents pillards. Ceux-ci, apprenant son arrivée, se jetèrent à la hâte dans deux forts à moitié ruinés sur les bords de la Meuse, dont l'histoire ne nous a pas conservé les noms, et, pendant près de deux mois d'hiver (décembre 357 et janvier 358) ils y résistèrent aux efforts qu'il fit pour les réduire. Comme le fleuve était gelé, et qu'il pouvait craindre que les assiégés ne s'échappassent à la faveur des ténèbres, il y fit circuler nuit et jour des bateaux qui ne cessaient d'en casser les glaces. Enfin la constance des Romains triompha de la fermeté des barbares; épuisés de faim et de fatigue, ils furent obligés de se rendre, et Julien les envoya à l'empereur. Une armée de ravitaillement qui venait à leur secours rebroussa chemin en apprenant cette nouvelle, et le jeune César alla passer le reste d'une année si laborieuse dans une ville des bords de la Seine pour laquelle il avait une vive prédilection, et qu'il appelait sa chère Lutèce.
L'immense capitale qui est aujourd'hui le rendez-vous de l'univers entier n'avait alors rien de ce qui a fait la grande destinée de Paris, si ce n'est l'étonnante ampleur de son site prédestiné et le charme souverain de son beau fleuve. Les forêts et les marécages en occupaient les deux rives; au bas de Ménilmontant s'étendaient des eaux croupissantes; le bois de Boulogne arrivait jusqu'au Louvre; la Bièvre se frayait son chemin jusqu'à la Seine à travers des forêts de roseaux. Paris n'était encore que l'îlot de la Cité. Là, enfermée dans la double enceinte que lui faisaient les flots et les murs romains du troisième siècle, la ville surgissait comme une de ces citadelles de la civilisation qui sont à la fois un arsenal et un atelier. L'élément principal de la population était constitué par une puissante corporation marchande, celle des nautes parisiens, dont les barquettes sillonnaient incessamment la Seine et dont le souvenir est resté dans les armes de la ville: un navire aux voiles gonflées. Paris avait dès lors, si l'on peut ainsi parler, le caractère cosmopolite et international qu'il devait prendre au cours des siècles. Dans son étroite enceinte se dressaient les monuments de toutes les religions. Le dieu Esus y avait ses autels, ainsi que Cernunnos, le dieu aux cornes chargées d'anneaux, et le taureau Trigaranos qui portait trois grues sur son dos; Jupiter y présidait au cours des flots, du haut de l'autel que les nautes lui avaient consacré sous Tibère; Mithra y avait ses adorateurs, et, depuis longtemps, le Dieu qui devait détrôner toutes les idoles y possédait, sous le vocable de saint Étienne, un sanctuaire qui est aujourd'hui Notre-Dame de Paris. Au surplus, la ville, riche et pleine d'habitants, avait débordé sur les deux rives de son fleuve, où l'on a retrouvé ses monuments et surtout ses tombeaux. La rive gauche était particulièrement recherchée: c'est là que Constance Chlore, à ce qu'il paraît, avait bâti le palais des Thermes. Ce gigantesque monument, alimenté par l'aqueduc dont Arcueil garde encore les ruines et le nom, était le centre d'un vaste quartier romain qui s'échelonnait le long des voies conduisant à Orléans et à Sens. Julien, qui y demeurait, achève lui-même cette description; il faut laisser parler ici la première voix qui ait présenté Paris au monde civilisé:
» J'étais alors en quartier d'hiver dans ma chère Lutèce: les Celtes appellent ainsi la petite ville de Parisii. C'est un îlot jeté sur le fleuve, qui l'enveloppe de toutes parts. Des ponts de bois y conduisent des deux côtés. Le fleuve diminue ou grossit rarement; il est presque toujours au même niveau été comme hiver; l'eau qu'il fournit est très agréable et très limpide. L'hiver y est très doux, à cause, dit-on, de la chaleur de l'Océan, dont on n'est pas à neuf cents stades, et qui, peut-être, répand jusque-là quelque douce vapeur: or, il paraît que l'eau de mer est plus chaude que l'eau douce. Quoi qu'il en soit, il est certain que les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. Il y pousse de bonnes vignes, et quelques-uns se sont ingéniés d'avoir des figuiers, en les entourant, pendant l'hiver, d'un manteau de paille ou de tout autre objet qui sert à préserver les arbres des intempéries de l'air. Cette année-là, l'hiver était plus rude que de coutume: le fleuve charriait comme des plaques de marbre[164].»
[164] Julien, Misopognon, trad. Talbot, dans les Œuvres complètes de Julien, p. 294 et 295.
C'est là, dans la future capitale du royaume des Francs, que le dernier des empereurs païens passa l'hiver à former des plans de campagne contre ce peuple. Sa tête roulait de vastes projets. Avoir remis la Gaule dans l'état où elle se trouvait avant la mort de Silvanus ne lui suffisait pas. Ce qu'il rêvait, c'était de faire rebrousser chemin aux événements qui avaient amené l'établissement des Francs en Gaule, et de rejeter au delà du Rhin ces audacieux violateurs du territoire impérial. Il y avait un intérêt capital pour l'Empire à redevenir le maître du cours inférieur de ce fleuve. C'était la plus importante voie de communication entre la Gaule et la Bretagne. Les flottilles qui revenaient tous les ans de l'île avec le blé nécessaire à la subsistance des troupes remontaient le Rhin et ses affluents, et déchargeaient leur cargaison dans les localités qui s'élevaient sur leurs rives; de là, elles étaient distribuées facilement dans les divers campements de leurs vallées.