Mais depuis que les barbares occupaient les deux bords du fleuve ainsi que ses embouchures, rien n'était plus difficile que le ravitaillement des garnisons de Belgique et de Germanie. Il fallait tout décharger à Boulogne et dans d'autres ports de la Manche, d'où, au prix de difficultés considérables, et non sans grands frais, on faisait les transports dans l'intérieur au moyen de chariots. Outre cette difficulté vraiment capitale, qui devait être très vivement ressentie par les gouverneurs de la Gaule, on devine les embarras du commerce paralysé par la fermeture des principaux débouchés. Telle était la détresse, que le préfet du prétoire des Gaules, Florentius, avait offert aux Francs deux mille livres d'argent s'ils consentaient à rétablir la liberté de la navigation sur le Rhin.

Julien trouva cette négociation indigne d'un général romain: il résolut d'ouvrir le Rhin de vive force, en mettant à la raison ces orgueilleux Saliens qui prétendaient en interdire la navigation aux flottilles romaines. Faisant prendre à ses soldats des approvisionnements pour vingt jours, il se dirigea avec une célérité extrême du côté de la Toxandrie, au sud du Rhin et de la Meuse, où ils étaient établis depuis 341. Les barbares le croyaient encore à Paris que déjà il était à Tongres, et l'ambassade qu'ils lui envoyèrent le trouva dans cette ville. Leur arrogance était tombée: ils ne demandaient plus que la faveur de vivre en paix dans leurs nouvelles demeures, et, pour le reste, ils promettaient sans doute fidélité et service militaire à l'Empire. Julien crut à bon droit qu'on ne pouvait pas compter sur ces natures mobiles, tant qu'on ne leur aurait pas fait sentir le poids des armes romaines. Il renvoya donc leurs ambassadeurs avec une réponse évasive; puis, rapide comme l'éclair, il apparut immédiatement dans leur pays avec une portion de son armée, pendant que l'autre partie, qui s'avançait le long de la Meuse sous la conduite du maître de la cavalerie, venait les prendre à revers.

Surpris et désorganisés, les Saliens ne purent songer à la moindre résistance, et furent trop heureux de voir le général romain, victorieux sans avoir combattu, accorder enfin la paix à leurs instantes supplications. Il va sans dire que la libre navigation du Rhin fut pour les barbares la condition et pour les Romains le plus précieux résultat de la paix[165]. Julien, qui avait fait construire quatre cents barques en Bretagne, et qui en avait rassemblé deux cents en Gaule, disposa, dès le lendemain de sa victoire, d'une flottille nombreuse, qui rétablit immédiatement les communications de l'Empire avec sa grande province d'outre-mer. Pour un demi-siècle encore, grâce à ces opérations, la frontière de l'Empire fut ramenée au mur d'Adrien, et les Francs semblèrent redevenus un peuple tributaire enclavé dans ses frontières[166].

[165] On le voit, les Saliens occupent tout le cours inférieur du bas Rhin sur la rive gauche, et une victoire remportée sur eux en Toxandrie suffit pour ouvrir ce fleuve. Il n'y a donc eu qu'un seul peuple franc sur cette rive, du moins à partir de 341.

[166] Sur cette campagne, lire Julien, Lettre aux Athéniens; Ammien Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 7.

Il restait à dompter une autre peuplade franque, les Chamaves, qui, ayant pénétré en Gaule les armes à la main, venaient de s'établir à l'est des Saliens entre le Rhin et la Meuse. Julien, qui avait laissé aux Saliens leurs résidences, parce qu'ils les occupaient depuis deux générations avec la tolérance de l'Empire, ne pouvait user de la même longanimité envers ces nouveaux venus: ceux-ci ne devaient pas être domptés, mais chassés. Les Chamaves, prévenus par l'exemple des Saliens, avaient eu le temps de se mettre en garde, et ils opposèrent une vigoureuse résistance. Julien engagea à son service une espèce de géant barbare du nom de Charietto, qui, à la tête d'une troupe de Saliens, fit beaucoup de mal à l'ennemi, par des expéditions nocturnes d'où il rapportait quantité de têtes coupées. Après avoir tué ou pris un grand nombre de ces barbares, le général romain eut enfin la satisfaction de voir leurs envoyés lui demander la paix à genoux[167]. Alors il les traita avec générosité, et rendit à leur roi Nebisgast son fils prisonnier, que le père tenait déjà pour mort; mais il insista sur l'évacuation du sol de la Gaule, et il leur fit repasser le fleuve[168].

[167] Zosime, III, 7.

[168] Ammien Marcellin, XVII, 8.

Cette double expédition, au dire d'Ammien Marcellin, avait été achevée en moins de vingt jours, et les seuls barbares que Rome gardât désormais sur son territoire, c'étaient des tributaires ou des vassaux. Julien crut devoir affermir ces résultats en allant, au delà du Rhin, porter une terreur salutaire chez les incorrigibles envahisseurs. Deux expéditions, l'une en 359 et l'autre en 360 contre les Hattuariens, un autre peuple du groupe franc, les mit pour longtemps hors d'état de nuire. La pacification de la frontière était complète, et Julien put descendre le Rhin de Bâle jusqu'à son embouchure, rencontrant partout, le long de ses rives, les traces de ses victoires. On peut se figurer ce voyage comme une tournée d'inspection entreprise par le César pour reconnaître et activer les travaux de restauration de la frontière rhénane. Sous ses auspices, la ligne du Rhin se reformait rapidement; les légionnaires encouragés et stimulés par lui, échangeaient l'épée contre la truelle; les soldats auxiliaires eux-mêmes, si dédaigneux du travail manuel, s'en chargeaient pour faire plaisir au général, et les Alamans pacifiés s'employaient au charriage. Sept villes fortes se relevèrent ainsi de leurs ruines avec leur ceinture de murailles: ce sont Bingen, Andernach, Bonn, Neuss, Tricensimum, Quadriburgium et Castra Herculis. De vastes greniers y surgirent pour abriter les approvisionnements que les flottilles radoubées ou nouvellement construites apportaient de Bretagne. A l'abri de la frontière bien gardée, les villes de l'intérieur sortirent à leur tour du lit de cendres dans lequel elles gisaient. Fidèle à la tradition de Drusus, Julien rétablit la seconde ligne de défense de la Gaule sur la Meuse, et, sur les hauteurs qui dominent le cours de ce fleuve, il releva trois châteaux forts qui devaient en garder la vallée. Quant aux Saliens et aux Chamaves, ils furent obligés de fournir des auxiliaires à l'armée romaine, et leurs contingents nationaux, qui sont mentionnés dans la Notice de l'Empire[169], existaient encore du temps de l'historien Zosime[170]. Tels furent les principaux résultats d'un gouvernement de quatre années qu'on peut résumer en trois mots: la Gaule pacifiée, la Germanie tenue en respect, et la Bretagne rattachée à l'Empire[171].

[169] Notitia Dign., ed. O. Seeck, Oc., V, 62, 177, 210; VII, 129.