Le comte Castinus, qui commandait les dernières forces romaines de la Gaule septentrionale, se mit en devoir de la leur reprendre et réussit probablement, puisque, au dire d'un témoin qui a écrit vers le milieu du cinquième siècle, Trèves a été prise jusqu'à quatre fois de suite pendant ces années calamiteuses. Ces paroles sont la seule lueur qui vacille encore sur l'histoire de ce pays; elle va être plongée dans les ténèbres les plus épaisses pendant près d'un demi-siècle. Avant que toute vie romaine s'éteignît, avant que les derniers tendons du puissant organisme qui avait rattaché la Gaule Belgique au monde romain fussent coupés ou séchés, il dut y avoir plus d'un tressaillement douloureux; mais ces mouvements convulsifs d'un corps livré à l'agonie n'ont pas inspiré d'intérêt à l'historien, et peut-être n'en méritaient-ils pas non plus.

LIVRE II

I

L'ÉGLISE DES GAULES

Lorsque, après plusieurs siècles de combats opiniâtres, les barbares pénétrèrent enfin dans ce monde civilisé dont ils battaient depuis si longtemps les portes, ils eurent à soutenir de nouvelles luttes pour lesquelles ils n'étaient pas armés. Victorieux des vivants, ils devaient être vaincus par les morts. Rome, se faisant le spectre de ses propres ruines, venait épouvanter et égarer les malheureux envahisseurs. Avec cet ascendant prodigieux qu'elle gardait sur toutes les imaginations, elle troublait la tête des maîtres nouveaux, les entraînait dans des chemins perdus, leur suggérait de construire sur des fondements croulants, ou au milieu des atmosphères les plus malsaines. Bientôt ils disparaissaient, empestés par les miasmes ou écrasés sous la chute des fragiles édifices qu'ils avaient élevés. Ces scènes tragiques ont été pour les hommes de cette époque un spectacle familier. Il semblait que ce fût la vengeance de l'Empire, sortant de sa tombe pour y entraîner à sa suite tous les peuples qui avaient mené ses funérailles. L'un après l'autre, ils ne mirent les pieds dans l'enceinte sinistre que pour y être immolés aux mânes des Césars.

Les Francs toutefois échappèrent à cette destinée. Au seuil du monde romain détruit, ils rencontrèrent un génie bienveillant qui les prit par la main, et qui les guida à travers les ruines des cités. Il prononça les paroles magiques qui les protégeaient contre le retour des spectres irrités; il les écarta des endroits empestés où achevaient de se corrompre les cadavres; il leur apprit à ne considérer les monuments qui croulaient autour d'eux que comme des matériaux pour construire des édifices plus durables. En leur montrant le parti qu'ils pouvaient tirer de ce qui restait de la civilisation romaine, il leur enseigna l'art de s'en passer. Ce génie, c'était l'Église catholique. Elle seule, au milieu de l'affolement universel des civilisés et de l'erreur grossière des barbares, elle gardait une claire conscience d'elle-même, se rendait compte des misères du passé et entrevoyait les formes naissantes de l'avenir. Il est donc essentiel de la connaître telle qu'elle était, au moment où allait avoir lieu sa rencontre providentielle avec le peuple des Francs.

Le nord de la Gaule a tout reçu de la Gaule méridionale: le christianisme comme le reste. On peut dire que pendant des siècles, la vie sociale de la Belgique et des deux Germanies a été la copie affaiblie de celle qui florissait dans la Narbonnaise et dans la Viennoise. De même que dans le midi, les villes étaient plus nombreuses et plus grandes, l'opulence plus répandue, la vie publique plus animée, la splendeur des lettres et des arts plus éclatante, de même, dans le nord, l'Église était moins organisée, ses diocèses plus étendus, ses fidèles plus éparpillés, ses institutions moins achevées, son influence moins ancienne et moins féconde. Pour la civilisation chrétienne comme pour la civilisation païenne, les prototypes étaient dans le midi, et c'est du midi que rayonnait toute culture sur les marécages de la Batavie et sur les vastes solitudes de l'Ardenne.

De Lyon, où il avait fait comme une première étape, le christianisme s'était répandu vers le nord, à la fois dans la direction de l'ouest et de l'est, s'affermissant le long des chaussées dans les villes. On ne peut pas marquer exactement la date de son introduction, et l'histoire ne nous a gardé aucun souvenir de ses premières années dans ces provinces; mais il est certain qu'il a dû y pénétrer de bonne heure. De même que l'apparition de la verdure à la surface de la terre suppose une longue et forte germination invisible dans les entrailles du sol, de même les plus anciennes manifestations de la vie chrétienne en Belgique ont derrière elles tout un passé de laborieux efforts et de pénibles épreuves.

On ne peut donc nier qu'il y ait eu, dès les premiers temps, des chrétiens dans les villes du nord de la Gaule. Le mouvement de la vie amenait dans cette région des gens de tous les pays et de toutes les catégories, et parmi les marchands, les esclaves, les juifs, les Syriens, les Grecs, les soldats qui venaient s'y établir, il a dû y avoir plus d'un adorateur du Christ. Dès le premier jour aussi, il s'y sera trouvé des âmes que la doctrine de la Rédemption aura conquises, et qui se sentaient attirées vers elle par un mystérieux attrait. Si des divinités orientales comme Isis et Mithra ont eu des fidèles en Gaule[203], et si des traces de leur culte ont été relevées dans plusieurs villes de la Belgique et de la Germanie, comment pourrait-on supposer que le plus populaire et le plus consolateur de tous les cultes y serait resté totalement inconnu? Il est vrai qu'il n'a laissé aucune trace dans l'épigraphie; mais ce silence des pierres funéraires n'est autre chose qu'un éloquent témoignage du danger que les premiers chrétiens de nos pays couraient à manifester ouvertement leur foi.

[203] Cumont, Textes et monuments figurés relatifs aux mystères de Mithra, pp. 158 et suivantes.