On voudrait savoir quelle était, dans les diverses cités de la Gaule, la condition de ces premiers chrétiens. Vivaient-ils dans la dispersion, selon le langage de l'Écriture, ou étaient-ce des groupes assez compacts pour former une église locale, avec un évêque à leur tête? Évidemment, et surtout dans les premières générations, toutes les villes n'auront pas possédé une communauté en règle: leurs chrétientés restaient, dans ce cas, sous l'obéissance d'une ville voisine où les fidèles étaient plus nombreux. Le nombre des diocèses était donc fort inférieur à celui des cités, et il est permis de croire qu'à l'origine il n'y en a eu que dans les métropoles, c'est-à-dire dans les chefs-lieux des provinces. Plus favorisées de la circulation, contenant une population plus dense et remuées par un plus grand nombre d'affaires et d'idées, les métropoles durent naturellement devancer leurs cités dans la connaissance de l'Évangile. La première forme sous laquelle se présente à nous l'organisation de l'Église dans le nord de la Gaule, c'est donc celle de diocèses immenses, grands comme des pays entiers, dont les sièges sont à Reims, à Trèves, à Cologne, et qui embrassent les deux Belgiques et la deuxième Germanie. Cette rareté des sièges épiscopaux, opposée à leur prodigieuse multiplicité en Italie, en Afrique et en Orient, est un des caractères distinctifs du régime ecclésiastique de l'Occident: il a été signalé au quatrième siècle par un écrivain bien informé[204], quoiqu'à cette époque il fût déjà beaucoup moins accentué que dans les trois premiers.
[204] Théodore de Mopsueste, In Epist. S. Pauli comment., II, p. 24, cité par Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. I, pp. 36-38, qui est à lire sur toute cette question des origines.
Les légendes elles-mêmes ont gardé le souvenir lointain de cet âge en quelque sorte préhistorique de l'Église des Gaules: elles nous montrent un seul évêque occupant les trois sièges de Trèves, de Cologne et de Tongres, et Soissons rattaché avec d'autres cités encore à une chrétienté unique dont le centre est à Reims[205]. Ce sont là tous les renseignements qu'on peut emprunter aux légendes; il serait dangereux de les interroger sur des dates ou sur des faits précis. En général, elles obéissent toutes à une même tendance, qui consiste à faire remonter l'origine des sièges épiscopaux le plus haut possible. D'ordinaire elles la rattachent directement au prince des apôtres lui-même, dont les premiers évêques de la Belgique et de la Germanie auraient été les disciples. Ces légendes, dont on a longtemps considéré l'authenticité comme inattaquable parce qu'on les prenait pour des traditions immémoriales, ne remontent guère au-delà du neuvième siècle, et rien n'égale la naïveté avec laquelle ont procédé leurs auteurs pour vieillir les principales églises de la Gaule. Ils se sont bornés, en général, à reporter du troisième siècle au premier le fondateur ou le premier titulaire connu d'un siège épiscopal, sans se douter des mille invraisemblances que cette migration chronologique entraînait dans sa biographie. L'énorme écart qui en résultait entre lui et ses successeurs avérés était expliqué ensuite, lorsqu'on s'en apercevait, par les persécutions qui avaient interrompu la série des évêques, à moins qu'on préférât le combler tant bien que mal par des noms empruntés aux diptyques d'autres sièges. Lorsque, dans la suite, on a essayé de porter un peu de lumière dans ces obscurités légendaires, les historiens se sont trouvés bien embarrassés: voyant un même évêque placé par la légende au premier siècle et attesté par l'histoire au troisième, ils ont cru se tirer d'affaire en le dédoublant, et cet expédient fallacieux a été accueilli avec empressement par des fidèles plus désireux de sauver une tradition locale qui leur était chère, que de parvenir à retrouver l'aspect austère de la vérité. Nous ne reproduirons pas ces traditions; elles sont nées longtemps après l'époque dont nous racontons les annales. Quelque valeur qu'on puisse leur accorder pour l'histoire des idées, ce serait fausser la couleur des temps et brouiller la succession des siècles que de leur assigner une place dans notre tableau. Il perdra en pittoresque ce qu'il gagnera en vérité, et beaucoup de lecteurs se plaindront peut-être de ne pas retrouver dans ces pages le charme poétique de ces fictions que le patriotisme ou la piété aimaient à accueillir sans contrôle. Mais rien ne peut prévaloir contre les droits de la vérité scientifique, pas même le désir légitime du narrateur de vivifier et d'embellir son récit.
[205] Heriger, Gesta episc. tungrensium, c. 7; Flodoard, Hist. Eccl. rem., I, 3.
Chose remarquable, de toutes les églises du nord de la Gaule, ce sont celles des deux Germanies dont l'antiquité est la mieux établie. Saint Irénée invoque leur foi comme une preuve de la catholicité des doctrines orthodoxes; et ce Père de l'Église, qui écrivait vers la fin du deuxième siècle, et qui était le voisin des deux Germanies, n'a pu ignorer ce dont il parle avec tant d'assurance[206]. Le témoignage de saint Irénée est bien précieux, car Mayence et Cologne, les deux sièges auxquels il fait allusion, ne possèdent que de vagues et lointains souvenirs de leurs premières années, et c'est l'histoire, cette fois, dont, par une exception assez rare, les affirmations suppléent au silence de la légende. Cela montre que les églises n'ont pas toujours conservé leurs traditions historiques, et que souvent les chroniques pèchent par oubli autant que par fiction. Rien n'est mieux fait pour rendre réservé l'historien qui prétendrait nier l'existence d'une chrétienté primitive, pour la raison qu'il n'en reste pas de traces. Innombrables sont les phénomènes dont les traces mêmes ont disparu.
[206] Καὶ οὔτε αἱ ἐν Γερμανίαις ἱδρύμεναι ἐκκλησίαι ἄλλως πεπιστεύκασιν, οὒτε ὲν ταῖς Ἰβηρίαις, οὕτε ἐν Κελτοῖς, οὔτε κατἀ τὰς Ἀνατολάς, οὔτε ὲν Λιβύῃ οὔτε αἱ αἐτὰ μέσα τοῦ κόσμου ἱδρύμεναι. Saint Irénée, Adversus hæreses, II, X, 2.
Les deux Belgiques sont-elles restées en arrière des deux Germanies, et peut-on croire qu'elles aient manqué d'organisation ecclésiastique alors que déjà les villes du Rhin en étaient pourvues? Il faudrait répondre non, s'il suffisait qu'une thèse fût vraisemblable pour être vraie. Il faudrait répondre oui, si l'on pouvait soutenir qu'un fait historique n'a pas existé du moment qu'il n'est pas attesté à suffisance. Sans doute, les traditions de Reims et de Trèves font de saint Sixte et de saint Materne des disciples du prince des Apôtres; mais leur valeur est loin d'être à l'abri de toute contestation, et on ne peut opposer aucun argument péremptoire aux critiques qui veulent faire descendre l'un et l'autre jusqu'au milieu du troisième siècle. Qu'importe d'ailleurs? Ce qui est certain, c'est que les sièges de Reims et de Trèves sont les plus anciens des deux Belgiques, et qu'ils ont surgi bien avant que l'édit de Constantin reconnût les droits de l'Église catholique à l'existence.
Quant aux autres sièges épiscopaux, ils n'ont pas l'antiquité de ceux des quatre métropoles. C'est en vain qu'ils exhibent des généalogies par lesquelles ils prétendent remonter jusqu'à saint Pierre. Les légendes qui leur attribuent une si illustre origine sont récentes, et l'on s'aperçoit, à leur manque de netteté et de précision, combien elles sont peu sûres de ce qu'elles racontent. Ni saint Materne de Tongres, ni saint Saintin de Verdun, ni saint Mansuy de Toul, ni saint Lucien de Beauvais, ni saint Piaton de Tournai ne peuvent être considérés comme des personnages du premier siècle. Pour les sièges d'Arras, de Thérouanne et de Cambrai, ils sont, de leur propre aveu, postérieurs à l'époque apostolique, puisqu'ils ne se sont jamais réclamés de saint Pierre ni de ses disciples. S'ils ont eu des chrétiens avant la date où apparaît leur premier pasteur connu, c'est à Reims ou à Trèves qu'ils avaient alors leur évêque. On n'enlève rien à l'ancienneté de leur foi en le constatant, et en s'efforçant de mettre leurs annales primitives d'accord avec les enseignements généraux de l'histoire.
Les diocèses de la deuxième Belgique ont d'ailleurs une gloire plus haute et plus enviable, qu'on leur contestera moins facilement. A l'exemple des églises de Reims, de Trèves et de Cologne, plusieurs trempent leurs racines dans un sol arrosé en abondance par le sang des martyrs. Elles ont rendu témoignage du Christ rédempteur devant les juges et devant les bourreaux, et le scepticisme le plus systématique ne peut écarter la masse imposante des traditions qui établissent ce grand fait. Quelque part qu'il faille accorder à l'imagination dans les récits des hagiographes locaux, l'œil découvre, sous le tissu des légendes, le fond de vérité historique qu'elles se sont attachées à orner de fleurs. Dès le quatrième siècle, Cologne vénérait, dans un oratoire aujourd'hui remplacé par l'église Sainte-Ursule, les vierges qui avaient versé leur sang pour le nom du Christ[207]. La gloire des martyrs thébéens, dont les reliques se conservent dans les principales villes rhénanes, était célébrée dès lors; Cologne leur rendait un culte[208], et la ville de Xanten vénérait, dans les saints Mallosus et Victor, deux soldats de cette phalange héroïque[209]. Reims, au sixième siècle, se souvenait avec reconnaissance de Timothée et d'Apollinaire, dont l'un périt pour avoir prêché l'Évangile au peuple, et l'autre pour s'être converti en assistant à son supplice[210]. Saint Piaton à Tournai, saint Quentin[211] dans la ville qui porte aujourd'hui son nom, étaient l'objet d'un culte immémorial. Soissons entourait d'une vénération particulièrement touchante la mémoire de deux ouvriers martyrs, Crépin et Crépinien, qui avaient rendu leur témoignage dans la dernière persécution[212].
[207] V. l'inscription de Clematius dans Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, I, p. 570, qui la dit antérieure à 464 de notre ère. Klinkenberg, dans les Bonner Jahrbücher, t. LXXXVIII, la croit de la seconde moitié du quatrième siècle.