[208] Grégoire de Tours, Gloria Martyrum, c. 64.

[209] Id., ibid., c. 63.

[210] Id., ibid., c. 54; Flodoard, Hist. Eccl. rem., I, IV.

[211] Vita S. Eligii, l. II, c. 7.

[212] Acta Sanctorum des Bollandistes, 25 octobre, t. XI.

L'Église des Gaules grandissait ainsi dans les épreuves. Mais il semble que l'histoire, complice des persécuteurs, ait voulu lui enlever jusqu'à la gloire de ce sacrifice, tant elle a plongé dans l'ombre le courage des confesseurs et les généreux combats des martyrs. L'édit de tolérance de 313, qui lui rendit le droit à l'existence, a permis aussi que désormais le grand jour brillât sur sa vie jusqu'alors cachée. A peine fut-elle libre qu'elle sortit de ses retraites, et qu'on la vit apparaître partout, organisée et agissante. Dès 314, un concile convoqué à Arles par Constantin le Grand pour juger les querelles des chrétiens d'Afrique y amenait, dans les voitures de l'Etat, les principaux métropolitains de l'Occident. La Bretagne, la Gaule, l'Italie, l'Espagne et l'Afrique avaient envoyé leurs prélats les plus éminents. La Gaule en particulier était représentée par les titulaires de sept métropoles, et parmi eux nous rencontrons Imbetausius de Reims, Agroecius de Trèves et Materne de Cologne. Imbetausius avait amené son diacre Primogenitus; Materne était également accompagné d'un diacre, nommé Macrinus; un exorciste du nom de Félix était le compagnon de l'évêque de Trèves. Les actes du concile portent la signature de ces six personnages, les plus anciens représentants des trois grandes églises franques dans un document authentique[213]. Cette assemblée d'Arles est comme l'ébauche de celle qui devait, quelques années après, siéger à Nicée; elle a d'ailleurs un intérêt spécial pour l'Occident, car elle nous montre ce qu'était l'Église des Gaules au lendemain des grandes persécutions, avec son organisation universelle et ses cadres encore incomplets.

[213] V. Sirmond, Concilia Galliæ, t. I, p. 8.

Les annales des sièges épiscopaux sont désormais entrées dans une phase de certitude; les diptyques vont nous offrir des noms qui ont leur place marquée dans l'histoire et non plus dans la légende. Ceux de Trèves sont éclairés par la vive lumière des événements auxquels furent mêlés ses évêques, et des mérites éclatants que s'acquirent plusieurs d'entre eux. Depuis Agroecius, on voit se succéder dans la chaire de cette ville Maximin, Paulin, Brito, Félix, puis la liste s'arrête à l'entrée fatale du cinquième siècle. A Reims, nous rencontrons, à partir d'Imbetausius, une succession ininterrompue de pontifes formée par Aper, par Maternien, par Donatien, par Viventius, par Sévère, et terminée par saint Nicaise. La liste de Cologne est moins complète: après Materne, nous n'y trouvons pour tout le quatrième siècle que deux pontifes, Euphratas et saint Séverin. Ces noms suffisent d'ailleurs pour montrer qu'à Cologne comme ailleurs, la hiérarchie n'a pas subi d'interruption; ce n'est point parce que l'histoire a oublié les noms des autres évêques qu'il doit être permis de contester leur existence.

A la faveur de la paix profonde dont l'Église ne cessa de jouir sous le règne de Constantin, en Gaule comme ailleurs, elle put compléter ses cadres, multiplier ses diocèses, et donner de ces signes de vie qui attirent l'attention des annalistes. Toutefois, à part les trois sièges métropolitains dont il vient d'être question, nous ne voyons qu'un seul diocèse qui soit représenté dans les conciles du quatrième siècle; c'est celui de Tongres, gouverné vers 343 par saint Servais. Une tradition assez digne de foi veut, d'autre part, que saint Sinicius, premier évêque de Soissons, ait été un disciple de saint Sixte, ce qui placerait son existence aux abords de l'an 300. Partout ailleurs, l'histoire reste muette encore, et les listes épiscopales qu'elle nous fournit manquent de garanties suffisantes. Nous n'en conclurons pas que les divers sièges de la Belgique première et de la Belgique seconde n'ont été fondés que plus tard, mais nous nous abstiendrons d'invoquer des annales sur lesquelles continue de planer une incertitude absolue.

Les métropoles restent donc seules en possession de fixer nos regards pendant toute la durée de ce quatrième siècle, si grand et si fécond dans l'histoire de l'Église. Il fut grand et fécond aussi pour les régions de la Gaule septentrionale, où le nombre des chrétiens se multiplia bientôt d'une manière extraordinaire. On peut affirmer sans témérité que, dans les grandes villes, la majorité de la population adorait Jésus-Christ. C'est le témoignage formel d'un écrivain de cette époque[214], et nous en avons une autre preuve dans les nombreuses inscriptions chrétiennes de Trèves, où la présence de la cour devait naturellement gagner à la religion nouvelle une multitude de fidèles[215]. L'histoire de Mayence est peut-être plus éloquente encore. En 368, nous dit un contemporain, le chef Alaman Rando profita, pour s'emparer de cette ville, d'un moment où la population était rassemblée pour une fête religieuse dans l'église chrétienne[216]. Partout, les édifices sacrés de la première heure étaient devenus insuffisants, et l'on travaillait activement à en bâtir de plus vastes et plus beaux. On en élevait un à Trèves du temps que saint Athanase y était exilé, et l'on y célébrait les saints mystères même avant son entier achèvement[217]. Reims avait plusieurs sanctuaires: à côté de sa vieille cathédrale de Saint-Sixte, qui surgissait en dehors de son enceinte, l'illustre préfet Jovin avait bâti la basilique de Saint-Agricole, et l'évêque Imbetausius avait élevé, à l'intérieur de la ville, l'église Saint-Symphorien, qui pendant quelque temps remplaça Saint-Sixte comme cathédrale, jusqu'à ce qu'elle fut à son tour remplacée par celle que saint Nicaise éleva en l'honneur de la Vierge Marie[218]. Beauvais possédait, à proximité de son enceinte, un sanctuaire où reposait le corps de son martyr saint Lucien: il fut livré aux flammes pendant les invasions[219]. L'existence d'une église chrétienne à Cologne est attestée au moins à partir du milieu du quatrième siècle; c'est là que voulait se rendre le malheureux Silvanus, lorsqu'il fut surpris par les émeutiers qui le massacrèrent[220]. Ce sanctuaire toutefois le cédait en importance et en richesse à la splendide basilique qui s'élevait hors les murs, sur le tombeau de saint Géréon et des autres martyrs thébéens, et que le peuple nommait l'église des Saints-d'Or à cause de la richesse de ses mosaïques[221]. Une autre basilique suburbaine, celle de sainte Ursule et de ses compagnes, était bien ancienne aussi, puisque, dès la seconde moitié du quatrième siècle, elle fut reconstruite par un pieux fidèle du nom de Clematius[222]. Ces indications, que le hasard seul nous a conservées, nous permettent de nous figurer les révélations que ferait l'histoire, s'il s'était trouvé à cette époque, en Gaule, des annalistes pour raconter, comme faisaient ceux d'Orient, les progrès et les vicissitudes de l'Église de Dieu.