Mais l'autre déclara qu'il voulait, lui aussi, entrer au service de Dieu et s'assurer la même récompense. Lorsque les deux camarades qui les cherchaient les retrouvèrent dans la cabane, vers la chute du jour, ils apprirent de leur bouche le récit de leur étonnante métamorphose. Ils n'essayèrent pas de les détourner de leur généreux dessein, mais ils pleurèrent sur eux-mêmes, dit le narrateur, et, après les avoir félicités et s'être recommandés à leurs prières, ils revinrent au palais impérial, le cœur à terre. Mais les deux nouveaux anachorètes ne quittèrent pas leur cellule, où ils vivaient dans le ciel. L'un et l'autre avaient des fiancées: apprenant leur résolution, elles ne voulurent pas se laisser vaincre en générosité par ceux qu'elles aimaient, et elles consacrèrent leur virginité à Dieu[233].

[233] Saint Augustin, Confessions, VIII, 6.

Tel est le récit qu'un jour, à Milan, l'un des deux jeunes gens qui avaient assisté à la conversion de leurs amis, et dont le nom était Pontitianus, faisait à un jeune et brillant rhéteur du nom d'Augustin. Et, par un prodige nouveau de cette force mystérieuse qui avait agi sur les jeunes gens de Trèves, Augustin se sentit à son tour saisi par la main invisible de la grâce; sa conversion fut décidée sans retour. Si quelqu'un veut savoir ce qu'est, au sein de l'Église catholique, cette solidarité des mérites qu'elle appelle la communion des saints, la voilà dans un de ses plus étonnants spectacles. Du fond de son désert, un solitaire de la Thébaïde convertit, après sa mort, les pages de l'empereur d'Occident circulant autour du cirque de Trèves, et se sert d'eux pour aller conquérir, dans une ville d'Italie, l'âme noble et orageuse qui avait jusque-là résisté aux larmes de Monique et aux enseignements d'Ambroise. Trèves paya sa dette de reconnaissance à l'Orient, auquel elle devait ses premiers moines, en suscitant, par l'exemple de ses anachorètes, le génie sublime qui devait être la lumière de l'Église d'Occident. Et l'instrument providentiel qui avait servi à opérer tant de grandes choses, c'était l'exil d'Athanase!

Ce sont ces hommes, les moines de la première heure, les ascètes de la solitude ou les anachorètes de la cour, ce sont toutes ces âmes fortes et incorruptibles de vrais chrétiens qui ont maintenu et sauvé la loi de Dieu dans un siècle où elle semblait menacée par ses propres fidèles. Depuis que le christianisme était devenu la religion à la mode, la multitude des vicieux et des mondains n'avait fait que changer l'étiquette de sa corruption et couvrait de l'étendard du Christ les hontes de la décadence. En entrant dans les rangs de l'Église, ils la compromirent plus qu'ils ne la servaient, et au lieu d'être sauvés par elle, ils furent sur le point de l'entraîner avec eux. Les tableaux que les contemporains nous tracent des mœurs d'une grande partie de la population chrétienne des villes sont lamentables. On y rencontre cette espèce de lèpre particulière des vieilles sociétés, qui consiste en une soif malsaine des plaisirs les plus frivoles, quand ils ne sont pas les plus corrupteurs. Trèves chrétienne semble à peine meilleure que Rome païenne: ce qu'il lui faut, ce sont des Francs expirant sous la dent des bêtes féroces dans l'arène, ce sont des cochers aux couleurs multiples se disputant le prix des courses dans le cirque, ce sont les émotions puériles et factices de l'estrade, substituées à tout autre sentiment dans ces cœurs devenus froids pour les grands intérêts de l'âme humaine et de la civilisation. La vie monastique fut la salutaire et indispensable réaction de l'esprit chrétien contre ce débordement de paganisme: elle affirma hautement l'idéal évangélique, elle en dressa devant tous les yeux le type réalisé; elle replaça l'homme en face de sa mission, et dans sa condition véritable de pénitent et de travailleur. Tous les ascètes qu'elle enleva au monde pour en peupler les déserts, tous ceux que l'Église allait chercher dans les déserts pour les mettre à la tête de ses diocèses, contribuèrent, à leur insu, à la plus grande œuvre sociale de l'époque. La somme de leurs austérités et de leurs mortifications constituait le contrepoids nécessaire des voluptés mortelles, et maintenait l'équilibre moral du monde.

Il est temps, après avoir parlé des fidèles, de faire connaître les pasteurs. L'épiscopat du nord de la Gaule a été à la hauteur de sa mission, et ceux qui en ont porté le lourd fardeau ont mérité de prendre place parmi les grands hommes qui ont été la gloire de l'Église du quatrième siècle. Dès l'origine, ils ont apparu comme les fermes et inébranlables défenseurs de la foi catholique. Éloignés des influences délétères du milieu byzantin, et éclairés par la vive lumière que projetait sur toute la Gaule le grand confesseur de la Trinité, saint Hilaire de Poitiers, ils étaient comme la solide et compacte réserve de l'orthodoxie, et ils ne se laissèrent pas entamer. Quand ils parurent dans les conciles du quatrième siècle, ce fut pour résister avec vigueur à la propagande arienne qui s'exerçait du fond de la cour impériale. Plusieurs d'entre eux ont conquis une gloire durable par le courage avec lequel ils affirmèrent leur foi dans ces jours particulièrement pénibles pour la chrétienté. Maximin de Trèves fut l'hôte et le consolateur de saint Athanase pendant l'exil de ce grand confesseur, et il resta toute sa vie inébranlablement fidèle à la foi de Nicée. Il prit même la plume pour défendre la doctrine orthodoxe, et il faut déplorer la fortune qui a envié à l'église de Belgique le testament littéraire de son premier docteur. Paulin, son successeur, résista avec un courage héroïque aux injonctions de l'arianisme victorieux. A l'heure sombre où, selon la forte parole de saint Jérôme, le monde gémit de se réveiller arien, il ne fléchit pas: il refusa de signer l'équivoque formule de Sirmium, et en 353, au concile d'Arles, où les légats du pape eux-mêmes se laissèrent arracher la condamnation d'Athanase, il fut le seul qui ne se prêta pas à l'immolation de la justice et de l'innocence. Condamné à l'exil, il se vit entraîner loin de son diocèse, qu'on ne lui permit pas de revoir, et relégué au fond de la Phrygie, où, cinq ans après, il expirait dans les tribulations, léguant à l'église de Trèves la gloire d'un nom qui figurerait au catalogue des martyrs aussi justement que sur celui des confesseurs.

Les diocèses de la Germanie, s'ils ne jouèrent pas un rôle si prépondérant que celui de Trèves, ne lui cédèrent cependant pas la palme du courage apostolique. Eux aussi eurent à leur tête des chefs qui défendirent avec énergie la foi du monde chrétien dans le dogme fondamental de la Trinité. Euphratas de Cologne et Servais de Tongres ont figuré avec honneur dans l'histoire du grand conflit entre la liberté de l'Église et les prétentions des Césars. Tous deux avaient pris part au concile de Sardique, où la doctrine de Nicée avait été de nouveau proclamée d'une manière solennelle, et où les évêques d'Occident avaient tenu à attester leur union avec les Pères du premier concile œcuménique. A l'issue de cette assemblée, Euphratas avait été délégué avec Vincent de Capoue par les Pères de Sardique auprès de l'empereur Constance, alors à Antioche, pour lui porter les décrets et les vœux de l'assemblée. Arrivé dans la capitale de la Syrie, le vieillard y devint le héros d'une aventure retentissante qui mit dans un plein jour et sa propre innocence et la scélératesse du parti arien, lequel n'avait pas reculé devant les manœuvres les plus infâmes pour perdre la réputation du représentant de l'orthodoxie auprès de l'empereur. Il est permis de croire qu'Euphratas rapporta d'Antioche une horreur plus profonde encore pour une hérésie qui se défendait avec des armes aussi honteuses, et que la tradition qui le fait condamner pour arianisme par un concile réuni dans sa propre ville de Cologne n'est que l'écho d'un autre complot, moins pervers peut-être, mais plus dangereux, ourdi contre sa mémoire.

Servais, évêque de Tongres, fit trois fois le voyage d'Orient. Après avoir assisté au concile de Sardique, il avait, quelques années plus tard, accompagné saint Maximin auprès de Constance, avec une mission de l'usurpateur Magnence. En 359, nous le retrouvons au concile de Rimini, où, avec Phœbadius d'Agen, il fut l'âme du groupe de vingt opposants qui osa refuser de signer la formule officielle, entachée d'arianisme. S'il céda enfin à d'insidieuses supplications, après avoir résisté à toutes les menaces, ce fut avec des réserves telles que la doctrine orthodoxe était sauvée, et que l'hérésie ne pouvait tirer aucun argument de sa signature. Servais vint mourir à Maestricht; sa tombe, creusée le long de la chaussée romaine, y fut bientôt entourée d'un culte assidu, et tout un cycle de légendes formé autour de son nom atteste la popularité dont ce confesseur a joui de son vivant auprès des fidèles de la Gaule[234].

[234] Grégoire de Tours, II, 5, et Gloria confessorum, c. 71.

Ajoutons ici une réserve importante. Ce serait une erreur de se figurer la Gaule septentrionale comme totalement chrétienne. Au quatrième siècle, le christianisme y occupait la même situation qu'y avait eue la civilisation romaine au deuxième et au troisième. Il possédait les villes et leurs environs immédiats, il rayonnait plus ou moins dans les bourgades, il n'avait pénétré que faiblement dans les campagnes. Au cœur de la France, il y avait des régions entières où personne n'avait encore reçu le baptême[235]. Les sanctuaires païens s'élevaient partout, ombragés de vieux arbres et desservis par des prêtres qui vivaient du culte proscrit[236]. Les populations rurales continuaient de porter les statues de leurs dieux en procession à travers les champs, enveloppées de voiles blancs[237]; les lacs sacrés recevaient toujours leurs habituelles offrandes, et les multiples lois rendues par les empereurs contre les sacrifices idolâtriques étaient restées lettre morte. Si de tels spectacles nous sont donnés par des régions centrales comme le Berry et la Bourgogne, combien ne devait-on pas rencontrer d'éléments païens dans les solitudes incultes de l'Ardenne et de la Campine, et dans tous ces cantons dépeuplés où l'Empire n'avait ramené un peu de vie qu'en y versant des multitudes de barbares? Étrangers à la civilisation romaine, ces nouveaux colons l'étaient plus encore à sa religion, et leur paganisme germanique rivalisait avec celui des paysans indigènes pour fermer la porte à la doctrine du Christ. Il restait donc un immense champ d'action pour les évêques et pour les missionnaires. Il est bien probable qu'ils y ont prodigué leur activité, mais l'histoire n'a pas conservé le souvenir de leurs méritoires labeurs; elle a en quelque sorte noyé leur mémoire et leurs œuvres dans le rayonnement prodigieux d'un nom qui résume pour la Gaule toutes les gloires de l'apostolat et toutes les austérités de la vie monastique. Ce nom, c'est celui du grand thaumaturge saint Martin de Tours.

[235] Ante Martinum pauci admodum, immo pæne nulli in illis regionibus Christi nomen receperant. Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, c. 13.