[236] Id., ibid., c. 13 et 14.

[237] Id., ibid., c. 14.

Martin était ce soldat venu de Pannonie, dont tout l'Occident connaissait le nom, depuis l'héroïque inspiration de la charité qui lui avait fait partager son manteau en plein hiver avec un pauvre, aux portes de la ville d'Amiens. Avide d'une gloire plus haute et plus pure que celle des armes, il avait échangé le service de l'empereur contre celui de Jésus-Christ, et il était venu se faire, à Poitiers, le disciple de saint Hilaire, le plus illustre pontife de la Gaule. La première de ses œuvres, ce fut la fondation du ministère de Ligugé près de Poitiers, qui a fait de lui l'initiateur de la vie monastique en Gaule et le patriarche des moines d'Occident avant saint Benoît. Appelé quelques années après au siège épiscopal de Tours, Martin resta un moine sous les habits du pontife; il combina en sa personne deux caractères qui, aux yeux de beaucoup de chrétiens, passaient alors pour opposés, presque pour contradictoires. Le monastère de Marmoutier, fondé par lui dans le voisinage de sa ville épiscopale, resta son séjour de prédilection; il y accorda à la vie monastique tous les instants qu'il put dérober aux absorbantes fonctions de l'épiscopat. La vie de cet homme étonnant, écrite par son disciple Sulpice Sévère, est un tissu de miracles qui ont eu, comme ceux de saint Bernard, le privilège d'être racontés par des contemporains. Lui-même était un miracle vivant de charité, de pénitence et de zèle pour le salut des âmes. Ce moine-évêque avait un troisième caractère, qui, plus encore que les deux premiers, a fait la gloire de son nom et la grandeur de son rôle historique. Il était né missionnaire. Le feu sacré de l'apostolat le dévorait. Il s'attribuait une mission partout où il y avait une idole à renverser ou un païen à convertir. Il trouva les campagnes de la Gaule plongées encore dans la nuit de l'idolâtrie: il les laissa chrétiennes et semées d'institutions qui continuaient et affermissaient son œuvre rédemptrice. Il fut, et c'est la plus haute de toutes ses gloires, le créateur des paroisses rurales; c'est lui qui a fait prendre racine à la loi de Dieu dans le sol fécond de la vieille Gaule, et qui a préparé à l'Évangile les vaillantes légions de laboureurs chrétiens d'où sont sortis des saints comme Vincent de Paul, des saintes comme Geneviève et Jeanne d'Arc.

Bien que l'apostolat de saint Martin se soit surtout exercé dans la Gaule centrale, il n'est pas douteux que les provinces septentrionales de ce pays lui soient grandement redevables. Nous savons qu'il s'est rendu deux fois à Trèves, à la cour de l'empereur Maxime, et nous devons croire qu'il aura profité de ces voyages pour évangéliser les populations par lesquelles il passait. A la cour de Trèves on fit grand accueil à l'homme de Dieu; on admira ses vertus et ses miracles[238], on respecta sa noble franchise, et il revint chaque fois avec les grâces qu'il avait sollicitées. L'une de celles-ci lui coûta un dur sacrifice. Pour conjurer les rigueurs dont était menacée l'Espagne priscillianiste, il lui fallait recevoir dans sa communion ceux-là même qui avaient fait condamner à mort, par le pouvoir séculier, Priscillien et ses principaux disciples. Ces hommes étaient les frères de Martin dans le sacerdoce: à leur tête était Ithacius, qui avait été le grand promoteur de la persécution, et qui jouissait d'un crédit dangereux à la cour de Maxime. La conscience de Martin se révoltait à l'idée de fraterniser avec ces prélats aux mains sanglantes, mais son cœur le poussait à tout faire pour empêcher que leur fureur sanguinaire causât de nouvelles victimes. Ne pouvant venir à bout de lui, Maxime donna enfin ordre aux commissaires impériaux de partir pour l'Espagne, avec droit de vie et de mort sur les malheureux qui leur seraient dénoncés. Alors enfin, la charité l'emporta chez Martin sur ses scrupules d'orthodoxie: au milieu de la nuit il courut au palais impérial, et promit de communier avec les ithaciens si l'Espagne était épargnée. On lui accorda sa demande, mais il ne goûta pas la joie de son triomphe. Il quitta la ville, la conscience troublée, plein de douleur et de remords à l'idée qu'il avait manqué à son devoir en communiant avec les persécuteurs. Pendant qu'il revenait à pied par la chaussée qui allait de Trèves à Reims, sa pensée inquiète repassait tous les détails du compromis qu'on lui avait arraché, et plus il y réfléchissait, plus il sentait la nuit et l'amertume envahir sa conscience. Arrivé au delà de la station d'Andethanna, à l'entrée de la grande forêt des Ardennes, il laissa ses compagnons prendre les devants, et, tout entier à son combat intérieur, il s'assit à terre, abîmé dans son deuil, et tour à tour s'accusant et se défendant. Alors un ange lui apparut qui le consola et l'exhorta à reprendre courage. Le saint se laissa rassurer par le céleste consolateur, mais à partir de ce moment il sentit sa force atteinte, et pendant les seize années qu'il vécut encore, il ne remit plus les pieds dans un concile.

[238] Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, c. 16-18.

L'histoire ne nous a pas conservé d'autres traces du passage de Martin par les contrées belges, mais on est bien fondé à lui attribuer une action efficace sur ces pays, à en juger d'après l'extraordinaire diffusion qu'y a prise son culte. Une multitude de paroisses urbaines et rurales, et des plus anciennes, l'invoquent en qualité de patron, et sa popularité n'y est contrebalancée que par celle du prince des apôtres. D'ailleurs, il a eu des disciples qui ont continué son œuvre civilisatrice, et qui ont voulu mettre sous son nom plus d'un des sanctuaires qu'ils ont fondés en Belgique. L'un de ceux-ci nous est connu: il s'appelait Victrice, et il était archevêque de Rouen. Cet homme remarquable fut l'ami de saint Martin, le témoin de ses miracles, le compagnon d'une partie de son existence[239].

[239] Sulpice Sévère, Dialog. III, 2.

Né, à ce qu'il paraît, vers les extrémités septentrionales de la Gaule-Belgique, il se souvint de sa patrie lorsqu'il fut à la tête du diocèse de Rouen, et il y envoya des missionnaires qui évangélisèrent ce pays avec grand succès. Du fond de sa retraite de Campanie, saint Paulin de Nole le félicitait de ses œuvres apostoliques. Lui rappelant les paroles des prophètes qui saluaient la lumière de la foi se levant sur les peuples assis à l'ombre de la mort, il lui disait: «Grâce à vous, la Morinie, ce pays qui est à l'extrémité du monde, se réjouit de connaître le Christ et dépose ses mœurs sauvages. Là où il n'y avait que l'épaisseur des forêts et la solitude des rivages visités par les barbares, peuplés par des brigands, règne maintenant l'Évangile dans les villes et les bourgades, et les monastères le font fleurir jusqu'au sein des forêts. Et cette lointaine Morinie, où la religion chrétienne n'était jusqu'à présent que comme un souffle affaibli, le Christ a voulu que vous en fussiez l'apôtre, que par vous la foi y brillât d'un éclat plus vif et plus ardent, et que la distance qui nous sépare de ces régions fût diminuée par la charité qui nous en rapproche[240].» Ces paroles ouvrent l'histoire religieuse de la Flandre et du Brabant ainsi que de l'Artois, et le témoignage du confesseur de Nole est pour ces pays ce qu'est pour la Germanie celui de saint Irénée, l'acte de naissance de leur foi, s'il est permis de s'exprimer de la sorte.

[240] Saint Paulin de Nole, Epist., XVIII, 4.

Ainsi, chaque jour qui s'écoulait marquait un progrès pour les chrétientés de la Gaule du nord. Bientôt elle fut à même de payer sa dette aux églises du midi. C'est un enfant de Toul, saint Honorat, qui alla fonder, en 405, cet illustre monastère de Lérins, foyer de la vie monastique en Gaule et pépinière de l'épiscopat gaulois. C'est un fils de Trèves, Salvien, qui brilla au premier rang des écrivains ecclésiastiques du cinquième siècle, et dont la pathétique éloquence n'a pas vieilli pour l'histoire. C'est à Trèves encore, dans la société du saint prêtre Bonosus, que se développa la vocation religieuse de saint Jérôme; et si l'on se rappelle que cette ville a eu pour professeur Lactance et pour élève Ambroise, on trouvera que l'église de Belgique n'a pas été inutile à l'Église universelle.