C'est cette position stratégique qui rend compte, en bonne partie, des grandes destinées de cette race. Elle explique aussi pourquoi le rôle prépondérant a été joué, dans l'origine, par les tribus occidentales plutôt que par les orientales, ou, pour parler le langage reçu, par les Saliens plutôt que par les Ripuaires. Ces derniers se virent fermer de bonne heure la carrière des conquêtes par leurs voisins. Les Saliens à l'ouest, les Alamans au midi, en les isolant des provinces romaines, les confinaient dans les régions du Bas-Rhin, où ils ne pouvaient s'agrandir qu'en arrière, dans des combats sans gloire et sans profit contre des peuples frères. Les Saliens, par contre, restés en face des provinces sans maître, y trouvaient une ample occasion de satisfaire leur amour de la gloire et leur soif de combats. Dans ce milieu sonore de l'ancien empire, où tout se passait encore au grand jour de la civilisation, ils ne pouvaient faire un pas qui ne retentît avec un bruit de gloire dans tous les échos de la renommée. Ils traversaient en vainqueurs d'opulentes contrées qui se courbaient devant eux, et où ils trouvaient la richesse et la puissance. Voilà comment les Saliens devinrent pour deux siècles l'élément actif et le groupe prépondérant de la race franque. C'est eux qui fondèrent la nationalité, qui lui soumirent la Gaule, et qui lui donnèrent sa dynastie. Les Ripuaires, tenus en réserve par la Providence pour le jour où la civilisation défaillante aurait besoin d'une nouvelle infusion de sang barbare, ne furent, jusqu'à la fin du septième siècle, que les obscurs alliés de leurs glorieux congénères.

Toutefois, cette différence dans les destinées historiques des deux groupes francs ne devait s'accentuer que plus tard, et seulement à partir du règne de Clovis. Jusqu'alors, ils vécurent dans une entière communauté de combats et de gloire. S'il avait pu être question de supériorité, elle aurait paru plutôt du côté des Ripuaires, qui s'emparèrent du beau pays du Rhin avec les grandes villes de Cologne et de Trèves, à un moment où les Saliens, toujours confinés dans les sables de la Campine et dans les marécages de la Flandre, ne faisaient que convoiter la possession de Tournai et de Cambrai. Mais les Francs du cinquième siècle ne connaissaient pas de distinction entre les Ripuaires et les Saliens. Leur fédération, lâche au commencement, s'était resserrée; les noms nationaux sous lesquels leurs groupes se reconnaissaient étaient tombés dans l'oubli; une seule famille royale donnait des souverains à toutes leurs tribus, et si nous voyons plus tard les rois de Cologne, de Tournai et de Cambrai unis entre eux par les liens du sang, ce sera le souvenir d'un temps d'étroite fraternité où toutes les dynasties franques se rattachaient à la même souche.

L'origine de cette famille est plongée dans les ténèbres. Elle était déjà en grande partie oubliée au sixième siècle, probablement à cause du caractère mythologique de la tradition qui la racontait, et on ne peut guère espérer d'en reconstituer autre chose que ce que le père de l'histoire des Francs en a conservé. Le cachet hautement poétique dont elle était empreinte se retrouve dans le nom qu'elle donne au pays où naquit la dynastie, et à la plus ancienne de ses résidences. Ce pays, c'était la Toxandrie, mais la tradition l'appelle Thoringia, soit parce qu'elle confond le nom des Tongres (Tungri) avec celui des Thuringiens (Thuringi), soit pour quelque autre motif qu'on ne peut plus deviner[242]. Quant à la résidence royale, que la tradition désigne sous le nom de Dispargum, les recherches les plus obstinées n'ont jamais pu en faire découvrir l'emplacement, et tout porte à croire que cette localité n'a existé que dans la poésie[243]. Du moins, ces deux noms n'apparaissent que dans les récits populaires des Francs: ignorés des écrivains et des géographes, ils font partie de tout un cycle de légendes qui, dès les plus anciens jours, s'est formé autour de la nation.

[242] Grégoire de Tours, II, 9. Sur toute la controverse relative à la Thoringia de Grégoire, v. G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 110-119. Depuis lors, M. W. Schultze, Das Merovingische Frankenreich, p. 49, s'est à son tour prononcé pour l'identité de la Thoringia de Grégoire de Tours avec le pays de Tongres.

[243] Déjà le Liber historiæ, c. 5, trompé par le nom de Thoringia et dupé par sa propre manie de rectifications géographiques, avait fait fausse route et placé Dispargum au-delà du Rhin. Depuis lors, sur la foi d'une simple ressemblance de noms, on a tour à tour à tour identifié Dispargum avec Diest, avec Duysborch en Brabant, et avec Duisburg dans la Prusse rhénane. Voir l'historique fort instructif de ce long débat dans Plathe, Die Koenigspfalzen der Merovinger und Carolinger, I. Dispargum, Bonn, 1884, qui a d'ailleurs le tort d'augmenter la confusion en rompant une nouvelle lance pour Duisburg, au moment même où l'historien de cette ville, M. Averdunk (Geschichte der Stadt Duisburg, Duisburg, 1894) établissait d'une manière péremptoire que son nom n'a rien de commun avec Dispargum. Hélas! le même M. Averdunk avait à peine lu le si peu concluant mémoire de M. Plathe que, lâchant la proie pour l'ombre, il se déclarait converti et que, dans le tome II de son livre, publié en 1895, il admettait de nouveau l'identité fantastique de Dispargum et de Duisburg. (O. c. p. 738.) D'autres tentatives d'identification, encore bien plus aventureuses, ont été faites; on a pensé notamment à Famars et même à Tongres; mais rien ne prouve mieux l'impossibilité de fixer l'emplacement de la ville légendaire sur le sol de la réalité. Laissons-le donc dans les nuages de la fiction!

De ce cycle national, rien ne nous a été conservé, si ce n'est une fable généalogique et quelques lignes fort sèches dans lesquelles, à ce qu'il paraît, Grégoire de Tours a résumé les récits relatifs, dans sa source, à l'origine des Francs. Mais, en élaguant soigneusement tout ce qui présentait un caractère trop mythologique, le vénérable narrateur a mutilé sa narration jusqu'au point de la rendre presque inintelligible. On y lit avec surprise qu'au dire de la tradition populaire, les Francs étaient originaires de la Pannonie, et qu'ils avaient quitté ce pays pour venir demeurer sur les bords du Rhin. Plus tard, continue le narrateur, ils passèrent le fleuve, et, après s'être établis en Thuringie, ils mirent à la tête de leurs diverses tribus des princes choisis dans leur famille la plus noble[244].

[244] Tradunt enim multi, eosdem (sc. Francos) de Pannonia fuisse degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagos vel civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam nobiliore suorum familia. (Grégoire de Tours, II, 9.) Je renvoie le lecteur au commentaire que j'ai donné de ce passage dans l'Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 101 à 120.

Si l'on peut s'en rapporter à cette tradition, c'est vers le milieu du quatrième siècle qu'il faudrait placer l'origine de la dynastie mérovingienne. Mais, au moment où l'on écrivit pour la première fois son histoire, les souvenirs ne remontaient pas si haut. L'historien des Francs a fait de sérieux mais stériles efforts pour percer les ténèbres qui couvraient les origines de son peuple, et pour retrouver, dans les chroniqueurs et les annalistes du quatrième siècle, la trace de ses premiers rois; il n'y a pas réussi, et, trompé par leur langage, il s'est finalement demandé si c'étaient bien des rois, ou plutôt de simples ducs, qui étaient à la tête des conquérants de la Belgique[245]. Mieux informé, Grégoire de Tours aurait ajouté à sa liste les noms de quelques personnages que nous avons rencontrés au cours de cette histoire: Genobaud, que nous avons vu, à la fin du troisième siècle, s'humilier devant Maximien; Ascaric et Ragaise, dont le sang coula sous la dent des bêtes féroces à Trèves par ordre de Constantin le Grand; le prince Nebisgast, prisonnier de Julien l'Apostat, dont le père gouvernait une peuplade franque vers le milieu du quatrième siècle; Mellobaud, qui devint sous Valentinien l'allié fidèle de l'Empire. Tous ces personnages sont restés inconnus de l'historiographie franque, qui aurait peut-être trouvé parmi eux les ancêtres de Clovis. Elle connaît, à vrai dire, les noms de Genobaud, de Marcomir et de Sunno, trois chefs d'outre-Rhin qui, comme nous l'avons vu, ont envahi la Gaule du temps de Théodose le Grand; mais il serait téméraire d'affirmer qu'ils sont alliés à la famille qui régna sur les Francs de la Belgique, et Grégoire de Tours ne paraît pas le croire. En revanche, il semble bien qu'il considère comme Mérovingien le roi Richimir, dont le fils Théodemir tomba avec sa mère Ascyla au pouvoir des Romains, qui firent périr la mère et le fils sous le glaive du bourreau. Ces trois personnages sont mentionnés par le chroniqueur immédiatement après le passage où il a raconté l'origine des rois chevelus, et avant celui où il fait mention de Clodion pour la première fois[246]. Il semble bien que, dans sa pensée, ils fassent partie de la même souche que ce dernier.

[245] Voir la trace de ces curieuses hésitations dans le chapitre IX de son livre II. Il se trompe d'ailleurs manifestement sur la portée du passage de Sulpice Alexandre qu'il cite, et où il est dit: Eo tempore Genobaude Marcomere et Sunnone ducibus Franci in Germaniam prorumpere. Sur quoi Grégoire écrit: Cum multa de eis (sc. Francis) Sulpicii Alexandri narret historia, non tamen regem primum eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse dicit. Le contresens est manifeste.

[246] Je suis obligé de mettre le passage tout entier sous les yeux du lecteur pour qu'il puisse se rendre compte de l'enchaînement des idées. «Tradunt enim multi eosdem (sc. Francos) de Pannonia fuisse degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam nobiliore suorum familia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriæ tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimeris quondam, et Ascylam matrem ejus gladio interfectos. Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in gente sua regem fuisse Francorum, qui apud Dispargum castrum habitabat, quod est in terminum Thoringorum.» Grégoire de Tours, II, 9.