Frédégaire va plus loin: il déclare formellement que Théodemir fut le père de Clodion, et il ajoute qu'il fut fait prisonnier par le comte Castinus, dans l'expédition de ce gouverneur romain contre les Francs, au cours des premières années du cinquième siècle[247]. Il se peut que les assertions de Frédégaire ne soient que des conjectures plus ou moins vraisemblables sur le texte de Grégoire de Tours[248]; mais il est certain que Théodemir et son père Richimir sont les plus anciens princes connus que l'on puisse, avec quelque vraisemblance, rattacher à la famille de Clovis. Donc, en admettant même qu'Ascaric et Ragaise appartiennent à une autre famille, c'est toujours sous la hache du bourreau romain qu'a roulé la tête du plus ancien membre de la dynastie mérovingienne. Peut-être Clovis se souvenait-il de ce même grief le jour où, dans les prisons de Soissons, il faisait monter sur l'échafaud celui qui fut pour la tradition franque le dernier roi des Romains[249].

[247] Frédégaire, III, 8 et 9.

[248] Je crois avoir mis en pleine lumière le travail conjectural auquel Frédégaire se livre sur le texte de Grégoire de Tours, dans mon étude intitulée: l'Histoire de Clovis dans Frédégaire (Revue des questions historiques, t. XLVII, 1890).

[249] Quant à Faramond, qui a si longtemps figuré en tête de la dynastie mérovingienne, c'est tout bonnement un apocryphe. Le seul écrivain qui en parle, c'est, au huitième siècle, l'auteur du Liber historiæ, qui en fait le fils de Marcomir et le petit-fils de Priam! Marcomir ayant persuadé aux Francs de se donner un roi, comme les autres peuples, ils auraient choisi son fils Faramond: Elegerunt Faramundo, ipsius filio, et elevaverunt eum regem super se crinitum. Voilà, on en conviendra, une bien fâcheuse généalogie! On a cru longtemps pouvoir sauver au moins l'existence de Faramond, parce qu'on le trouvait mentionné dans la chronique de Prosper d'Aquitaine en ces termes: Faramundus regnat in Francia. Mais cette notice est une interpolation récente, de même que celle-ci: Priamus quidam regnat in Francia quanto altius colligere potuimus, et que: Meroveus regnat in Francia; toutes les trois sont postérieures au Liber historiæ, dont elles reproduisent les données fabuleuses. Faramond reste donc définitivement biffé de la série des rois de France. V. la démonstration de Pétigny, Études, II, pp. 362-378.

Les Mérovingiens avaient, comme toutes les familles royales en Germanie, leur légende généalogique, qui les reliait à leurs dieux eux-mêmes par une série ininterrompue d'ancêtres glorieux. Les chroniqueurs n'ont pas daigné s'informer de cette légende païenne, et peut-être était-elle oubliée déjà au sixième siècle; le seul qui en ait gardé un vague souvenir nous la présente sous une forme rajeunie et la rattache au nom d'un roi relativement récent[250]. Cela s'explique en bonne partie par la conversion des Francs au christianisme, qui fit tomber dans le discrédit les traditions incompatibles avec la foi chrétienne: nous n'essayerons donc pas de les retrouver, mais nous gardons le droit d'en affirmer l'existence. Les Francs voyaient dans leurs rois les descendants de leurs dieux: le secret de leur inaltérable fidélité à leur dynastie se trouve dans cette croyance religieuse. Seuls les dieux et leurs enfants avaient le droit de commander aux peuples; la royauté était une qualité de naissance, et le titre de roi était l'apanage naturel de tout fils de roi, qu'il portât ou non la couronne. Là était la force des dynasties barbares, et aussi le plus grand obstacle à leur conversion. Se faire chrétien, c'était renier ses ancêtres, c'était couper la chaîne de sa généalogie, c'était se priver de son titre à régner. Il fallait un courage très grand pour embrasser la foi du Christ, et l'on entendra plus tard saint Avitus féliciter Clovis d'avoir osé commencer sa généalogie à lui-même[251].

[250] Frédégaire, III, 9.

[251] Vos de toto priscæ originis stemmate sola nobilitate contentus, quidquid omne potest fastigium generositatis ornare, prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. S. Avitus, Epist., 46 (41), éd. Peiper.

Ces rois fils des dieux se reconnaissaient à une marque matérielle de leur origine céleste. Tandis que les guerriers de la nation se rasaient le derrière de la tête[252], eux, ils portaient dès l'enfance leur chevelure intacte, qui leur retombait sur les épaules en longues boucles blondes. Revêtus de ce diadème naturel comme le lion de sa crinière, tous les Mérovingiens ont gardé, jusqu'à l'expiration de la dynastie, ce glorieux insigne de la royauté. C'est sous le nom de rois chevelus qu'ils font leur première entrée dans l'histoire[253], et la seule fois que la main d'un contemporain ait gravé les traits de l'un d'eux, ils apparaissent dans l'encadrement de ces boucles souveraines[254]. La chevelure royale resplendit autour de la tête victorieuse de Clovis; enfermée sous le casque aux jours des combats[255], elle se déroule en longs anneaux sur la nuque du roi lorsqu'il veut se faire reconnaître de ses ennemis[256]; plus fidèle qu'une couronne, elle reste attachée à la tête sanglante du prince tombé sur le champ de bataille[257], et jusque dans l'horreur du tombeau, elle sert à désigner son cadavre décomposé au respect et à la douleur des fidèles[258]. Se transmettant avec le sang de génération en génération, elle prêta encore sa majesté impuissante aux descendants dégénérés de Clodion, sur le front desquels elle n'était plus que l'emblème archaïque d'une supériorité désormais effacée par des supériorités plus grandes[259].

[252] Sidoine Apollinaire, Carm., VIII, 9, v. 28.

[253] Grégoire de Tours, II, 9, dans le passage ci-dessus.