Au prix de quelle interminable série de souffrances et d'injustices se fit cette substitution d'une race à une autre, il serait difficile de le dire, car les gémissements mêmes des vaincus ne sont pas venus jusqu'à nous, et les effroyables convulsions des premières heures ne rendent qu'une rumeur sourde et confuse dans laquelle l'oreille ne perçoit rien de distinct ni de compréhensible. Un brusque renversement s'est fait, qui a mis les barbares brutaux et cruels au sommet de l'échelle sociale, et qui a précipité dans la pauvreté ou dans le prolétariat quantité d'opulentes familles déshabituées du travail des mains. Une nation s'est constituée sur les têtes des Romains, dans laquelle les Romains ne sont pas admis. Ils sont des vaincus, et à ce titre, ils ne constituent que la seconde catégorie de la population. Et puis, ils ne sont que des civils, et un peuple qui ne connaissait d'autre gloire que celle des armes devait les tenir en mépris. Ils gardent donc leur liberté et, dans une certaine mesure, leurs terres, mais ils sont exclus de l'armée et des fonctions publiques, et le droit national des Francs consacre leur infériorité vis-à-vis des vainqueurs, en ne leur accordant que la moitié de la valeur du barbare. Là où la personne de ce dernier vaut deux cents sous d'or, celle du Romain n'en vaut que 100[276]! Tous les délits dont il a à se plaindre sont tarifés à la même proportion; tous ceux qu'il commet sont punis le double de ceux du Franc. Telle sera, dans le nouveau royaume, la condition faite aux Romains, jusqu'au jour où Clovis viendra rétablir l'égalité entre les deux races dans son royaume agrandi.
[276] Lex Salica, passim.
Par contre, tout ce que les Francs rencontrèrent de soldats germaniques établis avant eux sur le sol qu'ils conquirent, ils leur tendirent la main et les associèrent à leur triomphe, de même que, sans doute, ils les avaient eus pour alliés dans leurs combats. Barbares, ils reconnaissaient leurs égaux dans les barbares: n'étaient-il pas, les uns et les autres, des soldats[277]? Tout ce qui portait les armes se vit conférer par eux, si je puis ainsi parler, le bénéfice de la grande naturalisation franque. Il en fut ainsi, notamment, des Saxons que Carausius avait établis le long de la mer du Nord pour garder la côte de Boulogne: ils restèrent en possession de leurs villages et de leurs biens. Très probablement d'ailleurs ils grossirent les rangs de l'armée de Clodion, et l'aidèrent à faire la conquête du reste du pays.
[277] Sur l'identité des termes de barbare et de soldat au haut moyen âge, voir G. Kurth, les Francs et la France dans la langue politique du moyen âge (Revue des questions historiques, t. LVII, p. 393), d'après Ewald (Neues Archiv, t. VIII, p. 354).
Ce n'était pas un réjouissant spectacle que le nouveau royaume offrait au regard des civilisés de cette époque. Il dut être pour eux à peu près ce que sont, pour les chrétiens d'Orient, les sultanies turques fondées au milieu des ruines grandioses de l'Asie Mineure. On y voyait la foi chrétienne et la culture romaine foulées aux pieds de barbares grossiers, sectateurs d'une religion de sang et de carnage, qui brûlaient les bibliothèques, qui profanaient les églises, et qui cassaient sous la hache les chefs-d'œuvre de l'art ancien. Ces maîtres ignorants se promenaient les armes à la main, avec toute l'outrecuidance d'une soldatesque victorieuse, à travers des populations qu'ils regardaient avec mépris, et qui ne comprenaient pas même leur rauque langage, que Julien avait comparé autrefois au croassement des corbeaux. Tout ce qui fait le charme de la vie avait disparu des contrées tombées en leur pouvoir. L'élégance, l'atticisme, la distinction des mœurs et du ton s'étaient réfugiés au sud de la Loire, et se préparaient à fuir plus loin encore. La foi chrétienne, déjà si éprouvée par les désastres de 406, languissait maintenant sans hiérarchie, sans clergé, sans ressources, comme une religion d'inférieurs dont les jours sont comptés. Pendant ce temps, les sources et les forêts redevenaient les seuls sanctuaires de ces contrées, sur lesquels la lumière de l'Évangile semblait ne s'être levée que pour s'éteindre aussitôt. Au lendemain de la conquête de Clodion, on eût pu croire que c'en était fini de tout avenir pour la civilisation de la Gaule-Belgique. Qui eût dit alors que le crépuscule qui venait de s'abattre sur ces pays, c'était celui qui précède l'aurore?
III
MÉROVÉE
Après le brillant fait d'armes par lequel il a inauguré la carrière militaire du peuple franc, Clodion est rentré dans la nuit. Son apparition a duré le temps d'un éclair. Ses exploits, sa résidence, la durée de son règne, le lieu et l'année de sa mort, tout cela nous est également inconnu. Une chronique du huitième siècle veut qu'il ait régné vingt ans; mais où a-t-elle pris ce renseignement? Quant au chroniqueur du onzième siècle qui prétend savoir qu'il a pour capitale Amiens, il est la dupe de sa propre imagination[278]. Si Clodion s'est fixé quelque part, c'est apparemment à Tournai ou à Cambrai.
[278] Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 4. Il est manifeste que cet auteur, qui copie le Liber historiæ, s'est laissé suggérer le nom d'Amiens par la mention de la Somme, qu'il a trouvée dans son original: usque ad Summam fluvium occupavit, dit-il, et ingressus Ambianorum urbem, ibidem et regni sedem statuit, et deinceps pacato jure quievit. A. de Valois, qui en général attribue à Roricon une importance exagérée, a tort d'accueillir cette conjecture comme un témoignage historique, Rerum Francicarum t. I, pp. 130, 146 et 319.
La monarchie qu'il avait créée eut le sort de toutes les royautés barbares: elle fut morcelée. Si nos sources ne le disent pas, en revanche les faits l'indiquent. En 486, il y avait un roi franc à Tournai, il y en avait un autre à Cambrai; un troisième enfin semble avoir eu pour lot ce pays de Thuringia, où était la mystérieuse Dispargum, la plus ancienne capitale des Francs de ce côté-ci du Rhin. Et nous savons que les rois de Tournai et de Cambrai étaient parents, c'est-à-dire que Clodion était leur ancêtre commun. Qu'est-ce à dire, sinon qu'après la mort de ce prince, conformément au droit barbare qui resta en usage parmi les Francs jusqu'à la fin du neuvième siècle, ses fils partagèrent sa monarchie comme un héritage privé? Il y eut à tout le moins trois parts. L'une, qui comprit Tournai avec la Morinie et la Ménapie, devait aller depuis le Wahal jusqu'à la Somme. La seconde, qui avait pour capitale Cambrai, correspondait dans les grandes lignes à l'ancienne cité des Nerviens, et comprenait les futures provinces de Hainaut et de Brabant. La troisième enfin, c'était probablement, comme nous venons de le dire, la Thuringie cis-rhénane; dans ce cas, elle correspondait à la cité de Tongres en tout ou en partie. S'il était permis de croire que l'autorité de Clodion s'est étendue aussi sur les Francs Ripuaires, on pourrait dire que le royaume de Cologne, qui occupait l'ancien pays des Ubiens, échut à un quatrième héritier: ainsi du moins s'expliquerait le lien de parenté qui reliait, au commencement du sixième siècle, le roi des Ripuaires de Cologne à celui des Saliens de Tournai.