Nous ne connaissons malheureusement de la campagne d'Aétius qu'un seul épisode, et encore ne le voyons-nous qu'à travers l'imagination grossissante d'un panégyriste romain. Mais, dans la totale absence de toute autre source, les quelques coups de pinceau du poète, tracés d'ailleurs avec une singulière vivacité, acquièrent la valeur d'un vrai tableau d'histoire.
Éparpillés dans la vallée de la Canche, les Francs, semble-t-il, ne s'attendaient pas à une attaque, et Aétius, selon son habitude, les surprit en pleine sécurité. Un de leurs groupes, campé auprès de la bourgade que le poète appelle vicus Helena[273], et qui, selon toute probabilité, correspond à Vieil-Hesdin, célébrait alors avec une bruyante gaieté la noce d'un chef. Au milieu de l'enceinte des chariots groupés en cercle au pied du pont sur lequel la chaussée romaine passait la rivière, les plats circulaient de main en main, et les grandes jarres au col orné de feuillages et de fleurs odorantes versaient à la ronde des flots d'hydromel et de cervoise. Déjà l'ivresse commençait à allumer les têtes, et les collines du voisinage répercutaient le son joyeux des chants nuptiaux entonnés en chœur. Tombant à l'improviste au milieu de toute cette allégresse, les légionnaires romains jetèrent le trouble et la terreur parmi les convives. Pendant qu'Aétius, débouchant par la chaussée surélevée qui dominait la vallée, occupait le pont et fermait aux barbares le chemin de la fuite, son jeune lieutenant Majorien, à la tête de la cavalerie, remportait un facile triomphe sur les festoyeurs désarmés et alourdis par les libations. Après une courte résistance, les Francs s'enfuirent en désordre, abandonnant aux mains de l'ennemi tout l'attirail de la noce, avec la blonde fiancée tremblante sous son voile nuptial.
[273] On a beaucoup discuté sur l'emplacement de ce vicus Helena, qu'on a identifié tour à tour avec Lens (Pas-de-Calais), avec Allaines (Somme), avec Vieil-Hesdin (Pas-de-Calais), avec Helesmes (Nord). Je ferai remarquer qu'avant tout il faut chercher Helena au sud de l'Artois (Francus qua Chloio patentes Atrebatum terras pervaserat, Sidoine, Carm. V), ce qui écarte Lens et Helesmes, situés au nord de cette province, ensuite qu'il est sur le cours d'une rivière et près d'une chaussée romaine, ce qui se rapporte parfaitement à Vieil-Hesdin. Cf. W. Schultze, o. c. p. 50.
Ce ne fut là, à proprement parler, qu'une échauffourée: le narrateur s'étend sur des détails insignifiants et se tait sur tout ce qui caractériserait une bataille en règle. Il serait autrement emphatique si, au lieu d'un succès remporté sur un parti de Francs, il avait à chanter la défaite de toute leur armée. Clodion n'y était pas, c'est certain, puisque le poète ne fait pas mention de lui. Sans doute, il est permis de croire qu'à la suite de cette rencontre il y eut entre lui et le général romain des engagements plus sérieux. Cependant il est plus vraisemblable que, préoccupé d'autres ennemis et voulant à tout prix rétablir les affaires de la Gaule centrale, Aétius, après avoir fait sentir aux Francs le poids de ses armes, aura préféré traiter avec eux. La preuve, c'est qu'après cette campagne, ils restèrent maîtres de la plus grande partie du pays qu'ils avaient occupé avant la bataille[274]. On est donc fondé à croire qu'Aétius traita les barbares comme auparavant Julien l'Apostat avait traité leurs ancêtres, c'est-à-dire qu'il leur laissa leurs nouvelles conquêtes sous la condition qu'ils resteraient les fidèles alliés de Rome et qu'ils continueraient de lui fournir des soldats. Nous n'avons pas le droit de supposer qu'une telle politique, pratiquée par les plus grands hommes de guerre de l'Empire au quatrième et au cinquième siècle, ne fût pas la meilleure ou, pour mieux dire, la seule possible. Ce qui est certain, c'est que depuis lors on n'entend plus parler d'un conflit entre Rome et les Francs, et qu'au jour suprême où elle poussera vers eux un grand cri de détresse, ils accourront encore une fois se ranger sous ses drapeaux.
[274] Fauriel, Hist. de la Gaule mérid., I, p. 214, a donc tort d'écrire que «Clodion fut sans aucun doute chassé d'Arras, de Cambrai et de tout l'espace qu'il avait conquis entre l'Escaut et la Somme», et qu'il ne garda que Tongres.
En attendant, les Francs purent se répandre à l'aise dans le vaste domaine qu'ils venaient d'ajouter à leur royaume. Il allait jusqu'à la Somme, dit Grégoire de Tours sur la foi d'une tradition qui avait cours parmi eux. Il est certain que la colonisation franque s'est avancée à une très faible distance de cette rivière. Remontant le cours de la Lys jusqu'à sa source, elle s'est répandue dans les vallées de la Canche et de l'Authie, se raréfiant à mesure qu'elle s'approchait de cette dernière, et envoyant encore quelques pionniers isolés dans la vallée de la Somme. Tout ce qui s'étend entre la Lys, la Canche et la mer a fait l'objet, de la part des Francs, d'une occupation en masse qui semble avoir trouvé ce pays presque désert, puisque c'est un de ceux qui offrent le moins de traces romaines. Par contre, dans les régions qui s'étendaient sur la rive droite de la Lys, et en particulier dans les environs de Tournai et de Cambrai, les Francs rencontrèrent un fond de population au milieu duquel ils s'établirent, mais qui, plus dense que les envahisseurs, finit par absorber ceux-ci et par les noyer, ainsi que leur langage, dans ses irréductibles masses romaines[275].
[275] G. Kurth, la Frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, t. I. (Mémoires couronnés de l'Acad. royale de Belgique, coll. in-8º, t. XLVIII.)
Telles furent les origines du nouveau royaume de l'ouest ou Neustrie, comme les Francs l'appelaient dans leur langue. Aujourd'hui encore on peut, comme dans un livre ouvert, lire l'histoire de leurs immigrations dans les cartes géographiques: on y retrouve la trace de leur itinéraire dans les noms qu'ils ont donnés à leurs premières habitations, comme on reconnaît le passage d'une armée en marche aux objets qu'elle laisse traîner derrière elle dans ses campements. L'immense majorité des noms de lieux habités sont germaniques depuis les rives du Démer en Brabant jusqu'à celles de la Canche; au sud de cette limite ils deviennent de plus en plus rares, et se perdent dans la masse nombreuse des noms romains, jusqu'à ce qu'ils ne forment plus que des exceptions dans la région de la Somme. Rien n'est plus éloquent que cette répartition des vocables géographiques: elle nous permet de délimiter avec une précision remarquable l'aire d'expansion des Francs barbares, et les proportions dans lesquelles ils se sont mêlés à la population indigène du Tournaisis, du Cambrésis, du Boulonnais et de l'Artois.
Le règne de Clodion ferme, dans l'histoire du peuple franc, l'ère des migrations et des changements de pays. Désormais la nation est assise: chaque famille a son domaine à elle, son lot de terre qui suffit à la faire vivre, et dont elle ne veut plus se séparer. Le peuple devient sédentaire enfin et s'attache à sa nouvelle patrie. Belliqueux toujours, et prêt à s'élancer chaque fois qu'il entendra appeler aux armes, ce n'est plus à la guerre désormais, mais aux travaux de la paix qu'il demandera sa subsistance. Ces pacifiques et laborieux paysans dont les nombreux enfants arrosent de leurs sueurs les fertiles plaines de la France du nord et de la Belgique flamande, ils descendent en droite ligne des guerriers que Clodion y a amenés à sa suite, et qu'il a installés sur ce sol après le leur avoir partagé.
Essayons de nous rendre compte de ce qu'était le royaume de Clodion. Il allait le long du rivage de la mer, depuis la Somme jusqu'à l'embouchure du Rhin, et de l'île des Bataves jusqu'au cours moyen de la Meuse. Né de la conquête, il contenait deux races: les envahisseurs francs qui en formaient la seule population dans la région septentrionale, et les Romains, qui constituaient la grande majorité dans les régions du Midi. Les Francs étaient les vainqueurs, partant les maîtres; ils s'étaient emparés du pays l'épée à la main, et leurs conquêtes avaient été accompagnées des mille violences que peut se permettre une soldatesque barbare dans l'ivresse du triomphe. Mais quand la première fièvre de la conquête fut passée, les rapports entre les indigènes et les envahisseurs se réglèrent et prirent un caractère plus pacifique. Les barbares laissèrent les Romains en possession de tout ce dont ils n'avaient pas besoin ou envie pour eux-mêmes. Les indigènes gardèrent la vie, la liberté, les petits héritages, la jouissance presque exclusive des enceintes muraillées, que les barbares continuaient de regarder comme des tombeaux, et où ils n'aimaient pas d'aller s'enfermer. Les vainqueurs s'installèrent à la campagne, dans les domaines enlevés aux grands propriétaires et au fisc, les exploitèrent, et y vécurent en paysans laborieux et rudes qui avaient peu de besoins. Ils ne pensèrent pas à relever les luxueuses villas incendiées au cours de tant d'invasions, et dont eux-mêmes avaient fait flamber les dernières; ils n'avaient que faire d'hypocaustes, de salles de bains, de mosaïques et de bibliothèques; eussent-ils éprouvé le désir de ces objets de luxe, il n'y avait plus personne pour reconstituer ces richesses anéanties. Ils firent comme, après la Révolution, ont fait tant de paysans voisins des grands monastères détruits: ils bâtirent dans les ruines ou à côté, parfois adossant à quelque vieux pan d'architecture leurs cabanes sans étage, sans plancher, sans plafond, couvertes de chaume, et qui ne se distinguaient que par leurs proportions de celles de leurs serfs et de leurs colons. Et là, attachés désormais à la terre comme à une mamelle opulente, ils s'habituèrent à la vie laborieuse du paysan, ils prirent même le goût du travail devenu fructueux, gardant d'ailleurs, comme un héritage de race, leur passion pour la guerre et pour la chasse, qui en est l'image affaiblie.