L'intérêt de l'histoire de Clodion est dans la promptitude et dans l'énergie avec lesquelles il a répondu à l'appel de la fortune. A vrai dire, il ne dut pas avoir grand'peine à entraîner son peuple à sa suite. Les Francs étaient toujours prêts aux aventures, et ne se plaignaient que du repos. Or, il y avait longtemps qu'ils n'avaient plus été à la fête des épées, et leurs derniers combats, livrés péniblement contre des agresseurs de même nation, ne leur avaient valu ni triomphe ni butin. Il dut y avoir des clameurs de joie et des bruits de boucliers entrechoqués dans l'assemblée où le roi, conformément à la coutume, vint proposer à ses guerriers une expédition en terre romaine. Car la terre romaine, la terre des belles cultures et des riches cités, ne cessait d'être la tentation du barbare relégué sur un sol pauvre et dans une nature inculte. Toujours ses désirs et ses rêves le portaient vers le sud, où le ciel plus clément faisait tomber en abondance dans la main de l'agriculteur les fruits qu'il fallait arracher au sol de sa patrie. C'est là, derrière les murailles des vieilles villes opulentes, qu'on trouverait l'or rouge et la riche vaisselle que les habitants, il est vrai, enterraient à l'approche des barbares, mais qu'on saurait bien les forcer à rendre. L'expédition, sans nul doute, fut décidée d'enthousiasme.
Tel est le triste état de l'historiographie de cette époque, que nous ne savons qu'à vingt ans près la date de l'expédition conquérante de Clodion. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'elle se place entre 431 et 451. Les historiens hésitent entre ces deux termes extrêmes: les premiers admettent 431, en se fondant sur un passage d'Idacius qui place en cette année une expédition d'Aétius contre les Francs[270]; les autres penchent pour 445 ou une année postérieure, parce que l'empereur Majorien, qu'un écrivain appelle jeune en 458, a participé à la bataille. Aucune raison n'est absolument probante, et nous sommes réduits à ignorer la place exacte que prend dans la chronologie le grand fait d'armes qu'on pourrait appeler l'acte d'émancipation du peuple franc.
[270] Aétius a fait sa première guerre contre les Francs en 428; il leur reprit les contrées voisines du Rhin: c'est donc avec les Ripuaires qu'il se trouva aux prises (Cassiodori Chronicon, éd. Mommsen, p. 652; Prosper Aquitanus; Jordanes, c. 84). Une deuxième guerre se place dans Idacius en 431; ceux qui la croient distincte de la première supposent qu'elle est dirigée contre Clodion et les Saliens. Mais il n'y en a aucune preuve, et puisque Sidoine Apollinaire, Carm., V, 137, veut que Majorien fût un puer lors de la bataille contre Clodion, et prétend qu'il était encore juvenis en 458 (id., ibid., V, 523), il faut bien qu'il n'y ait pas eu un écart de vingt ans entre cette dernière date et l'inconnue à trouver.
Ce fut, sans contredit, un jour fatidique dans l'histoire de ce peuple, que celui où, sortant résolument de sa longue inaction, il déboucha de derrière les épais ombrages de la forêt Charbonnière, qui jusque-là l'avaient en quelque sorte caché aux Romains de la Gaule. Le soleil de la civilisation descendait alors à l'horizon de l'Empire; il éclaira de ses derniers rayons la vigoureuse entrée en scène des conquérants.
Tournai fut le premier poste romain qui tomba au pouvoir des soldats de Clodion[271]. Située sur la rive gauche de l'Escaut, à l'entrée des vastes plaines de la Flandre, cette ville s'était développée au cours des temps, et elle était devenue la capitale des Ménapiens. L'Empire y avait un gynécée, c'est-à-dire un atelier pour la confection des vêtements militaires. Elle était la résidence d'un évêque on ne sait depuis quelle époque, et possédait une communauté chrétienne de quelque importance avant l'invasion de 406. Bien que protégée par un solide quadrilatère de murailles, elle avait succombé comme toutes les autres sous les coups des barbares, et saint Jérôme la cite dans le funèbre catalogue où il énumère les pertes de la civilisation en Gaule. Toutefois l'orage ne fut que passager, et la ville avait retrouvé une bonne partie de sa population au moment où Clodion s'en empara. Il est sans doute difficile d'exagérer les violences que les envahisseurs durent se permettre contre les hommes et les choses dans les premiers jours de la conquête; en général, ces violences n'avaient aucune limite, et le vainqueur faisait tout ce qui lui plaisait. Il faut cependant remarquer que le gros de la population fut épargné, et qu'on ne vit pas se reproduire à Tournai les scènes sanglantes qui avaient marqué la prise de Mayence en 368. Tournai garda sa population et sa langue romaines, même après qu'elle fut devenue la capitale d'un royaume barbare: elle assimila rapidement le contingent franc que la conquête versa dans sa population indigène, et, restée fidèle à la civilisation de Rome, elle est, aujourd'hui comme au temps de Clodion, à la frontière extrême du monde romain, la gardienne de la tradition gauloise en face des descendants de ses anciens vainqueurs.
[271] Grégoire de Tours ne parle pas de la conquête de Tournai par Clodion: mais elle a dû précéder celle de Cambrai et n'a pu être faite que par lui, puisque nous trouvons encore Tournai au pouvoir de Rome dans la Notitia imperii. Le Liber historiæ, c. 5, complète le récit de Grégoire, et bien qu'il y mêle des inexactitudes, il est conforme à la vérité historique au moins dans ce détail: Carbonaria silva ingressus Tornacinsem urbem obtinuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens, etc.
De Tournai, le roi des Francs jeta les yeux sur Cambrai sa voisine, sise en amont sur les bords de l'Escaut, dont les marécages constituaient sa meilleure défense. Cambrai s'était développée au détriment de Bavai, qui dut lui céder, sans doute vers le troisième siècle, le rang et les avantages de cité des Nerviens. On se souvenait, parmi les Francs, que cette expédition avait été préparée avec soin: des espions avaient exploré les lieux, et l'armée ne s'était mise en marche qu'après que son chef eut été parfaitement renseigné. Néanmoins, l'arrivée des barbares, à ce qu'il paraît, ne fut pas tout à fait une surprise pour les Romains, puisqu'ils essayèrent de résister en avant de Cambrai. Mais Clodion leur passa sur le corps et pénétra dans la cité terrifiée. Là aussi, à part les inévitables violences de la première heure, la population ne fut pas exterminée; les vainqueurs se contentèrent du pillage avec son cortège d'horreurs, mais respectèrent les murs qui devaient les abriter, et un peuple qui ne leur opposait pas de résistance[272].
[272] Le Liber historiæ, c. 5, dit le contraire: Exinde usque Camaracum veniens illicque resedit pauco temporis spatio, Romanos quos ibi invenit interficit. Mais ce n'est là qu'une mauvaise glose de Grégoire de Tours, II, 9 (Romanus proteret civitatem adpræhendit) mal compris. Grégoire parle d'un massacre des Romains en bataille rangée, avant la prise de la ville.
Court fut le repos que s'accordèrent les vainqueurs, et bientôt ils étaient debout, la framée à la main, pour continuer leur joyeux itinéraire parmi les plaines fertiles de la seconde Belgique. Poussant droit devant eux, dans la direction de l'ouest, ils traversèrent tout l'Artois sans trouver de résistance, pas même à Arras, qui, paraît-il, dut leur ouvrir ses portes. Déjà ils venaient de pénétrer dans la vallée de la Canche, d'où ils allaient atteindre le rivage de la mer, lorsqu'enfin ils tombèrent sur quelqu'un qui les arrêta. C'était, encore une fois, cet Aétius que, depuis une vingtaine d'années, les barbares rencontraient partout sur leur chemin, alerte et vigoureux génie qui courait d'une extrémité à l'autre du monde occidental, se multipliant en quelque sorte pour multiplier la défense. Peu d'hommes ont consacré au service de l'Empire un plus beau talent militaire, de plus grandes ressources de diplomate, une plus infatigable ardeur d'activité. Né, si l'on peut ainsi parler, aux confins de la civilisation et de la barbarie, il passa chez les Huns une bonne partie de son existence comme otage, comme négociateur, comme réfugié politique, et il fit profiter Rome de l'expérience qu'il avait acquise de ce monde ennemi. Invincible sur les champs de bataille, il ne l'était pas moins quand il suivait chez eux les peuples qu'il venait de vaincre, et, que, persuasif et pressant, il désarmait leur colère et faisait d'eux des alliés de l'Empire. Si son patriotisme avait eu la pureté et le désintéressement des anciens jours, il eût été digne d'être placé à côté des meilleurs citoyens de la République. Mais tel qu'il fut, avec ses grandeurs et ses faiblesses, il n'eut pas d'égal de son temps, et il mérita d'être appelé le dernier des Romains.
Tous les envahisseurs avaient senti tour à tour le poids des armes d'Aétius. Il avait refoulé les Visigoths de la Provence, il avait arrêté sur le Rhin la marche victorieuse des Francs orientaux, il avait humilié et battu les Burgondes dans une journée décisive, et maintenant il accourait jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Gaule pour mettre à la raison le seul de ces peuples sur lequel il n'eût pas encore remporté de trophées. La seconde Belgique, abandonnée de l'Empire, dut avoir l'illusion d'un retour de l'ancienne grandeur romaine, lorsqu'elle vit reparaître dans ses plaines des légions que leur général avait réconciliées avec la victoire.