[263] Grégoire de Tours, III, 18.
A la date où les premiers rois chevelus apparaissent en Belgique, nous devons placer aussi celle de la rédaction de la loi salique. Le peuple se sentait grandir; il avait conscience des nombreuses influences extérieures qui pesaient sur lui et qui tendaient de plus en plus à l'enlever à lui-même; instinctivement, il voulut mettre son patrimoine à l'abri de toutes les fluctuations des événements, et arrêter d'une manière définitive les coutumes qui constituaient sa loi. Une très ancienne légende croit savoir comment la chose se passa. Les Francs, dit-elle, firent choix de quatre prudhommes qui se réunirent dans trois localités différentes pour examiner tous les cas et pour trancher toutes les questions. Les quatre prudhommes s'appelaient Wisogast, Bodogast, Salogast et Widogast, et les trois endroits où ils tinrent leurs assises: Saleheim, Bodeheim et Widoheim. Tous ces noms sont manifestement légendaires[264]; ce qui est historique, c'est le souvenir d'une rédaction arrêtée de commun accord par une commission d'anciens qui modifia la coutume et qui en livra un même texte aux délibérations des juges du malberg. Ce texte conçu dans la langue nationale des Francs, et peut-être mis par écrit en caractères runiques, portait probablement le nom même de l'endroit où il devait être employé, c'est-à-dire qu'il s'appelait le malberg, comme, chez les Visigoths, la loi s'appelait le forum (fuero): du moins c'est exclusivement sous ce nom qu'il est connu[265]. L'œuvre des sages qui délibérèrent sous l'ombre des chênes de Saleheim, de Bodeheim et de Widoheim nous est restée dans une traduction latine d'une époque plus récente, et peut-être déjà amplifiée; elle constitue le plus ancien monument de tout le droit barbare, et elle garde dans ses dispositions le cachet d'une antiquité presque inaltérée.
[264] G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 124-129.
[265] V. Hessels et Kern, Lex Salica, Londres, 1880, col. 435.
Nous arrivons enfin à Clodion, et ce n'est pas encore pour quitter la région de la pénombre historique. Si son existence nous est garantie, nous ne sommes pas même sûrs de son nom; car Clodion n'est qu'un diminutif[266], et semble trahir une de ces appellations familières sous lesquelles, de tout temps, les soldats ont désigné un chef aimé. Quelques vers d'un panégyriste du cinquième siècle[267], où il est cité en passant, et six lignes d'un chroniqueur du sixième[268], qui n'en sait pas plus que nous-mêmes, voilà tous les matériaux dont nous disposons pour écrire son histoire. Nous renonçons donc à tracer les frontières de son royaume, et nous nous résignerons, pour les raisons exposées plus haut, à ignorer l'emplacement de sa capitale. Tous nos efforts pour résoudre ces intéressants problèmes sont condamnés à une éternelle stérilité. Les peuples sont comme les individus: ils ne gardent pas la mémoire de leurs premières années.
[266] Pétigny, Études, II, p. 24. Chlodio est d'ailleurs un nom usité chez les Francs, il est porté en 751 par un missus de Pépin le Bref (Pertz, Diplomata, pp. 46, 108).
[267] Sidoine Apollinaire, Carm., V, 209-230.
[268] Grégoire de Tours, II, 9.
Ce qui a valu à Clodion une place dans les annales du monde naissant, c'est qu'il a su profiter des circonstances qui s'offraient à lui. Le moment était propice pour qui savait oser. Il n'y avait plus d'Empire. L'autorité de Rome n'arrivait plus même jusqu'à la Loire: elle s'usait à disputer fiévreusement le midi de la Gaule aux Visigoths et aux Burgondes. Quant au nord, on l'avait abandonné. La préfecture du prétoire des Gaules avait reculé d'un coup jusqu'à Arles, et l'on ne sait s'il restait encore dans le pays des magistrats supérieurs recevant directement les ordres du préfet[269]. Les Francs allaient-ils laisser au premier venu les belles contrées, désormais sans maître, pour la possession desquelles ils versaient leur sang depuis des siècles? Ils avaient sans doute des traités avec l'Empire, mais envers qui ces traités pouvaient-ils encore les obliger? D'ailleurs, ils n'étaient pas hommes à se laisser arrêter par la foi jurée, à en croire l'unanimité des écrivains romains: la perfidie franque était passée en proverbe au cinquième siècle. Il ne fallait pas s'attendre à les voir rester à la frontière, l'arme au bras, gardant pour le compte d'un maître disparu l'opulent héritage qu'ils avaient si longtemps convoité. C'est en transportant leurs foyers des marécages de la Flandre dans les fertiles contrées de la Gaule qu'ils pouvaient devenir un grand peuple. Sur l'Escaut, ils appartenaient au passé barbare; sur la Seine, ils devenaient les ouvriers de l'avenir.
[269] Peut-on admettre avec Pétigny, Études, I, p. 356, que le Julius d'Autun, mentionné dans la vie de saint Germain d'Auxerre (Acta Sanct., 31 juillet, t. VII, p. 202 D) avec les titres de reipublicæ rector, et de gubernator Galliæ, et quelques lignes plus bas avec celui de præfectus, soit réellement un magistrat chargé du gouvernement de toute la Gaule au nord de la Loire? La question mérite d'être posée: elle n'est pas résolue.