Nous n'en avons pas fini avec les incertitudes relatives à Mérovée: l'histoire est aussi peu fixée sur son compte que la légende. Selon l'historien Priscus, qui est un des meilleurs narrateurs byzantins, la raison qui aurait déterminé Attila à s'attaquer à la fois aux Romains, aux Goths et aux Francs, serait la suivante. Le roi des Francs était mort, et ses deux fils se disputaient sa succession. L'aîné demanda du secours au roi des Huns, le cadet se mit sous la protection d'Aétius. Celui-ci l'adopta pour fils, le combla de présents et l'envoya à Rome auprès de l'empereur pour qu'il en fît son allié. Priscus déclare avoir vu ce prince dans la Ville éternelle, jeune encore et imberbe, et il se souvient de la longue chevelure qui flottait sur les épaules du prétendant barbare[285].

[285] Priscus, Fragmenta, VIII, p. 152 (Bonn).

Dans ce fils adoptif d'Aétius, plusieurs historiens ont voulu reconnaître Mérovée[286], qui serait ainsi devenu le roi de son peuple grâce au patronage impérial. L'hypothèse est séduisante, mais trop hardie pour qu'on puisse l'enregistrer comme une probabilité historique. A supposer même qu'il n'y eût à cette époque qu'un seul royaume salien, il y avait incontestablement plusieurs royaumes francs, et en particulier celui des Francs Ripuaires, et celui des Francs de la Haute-Germanie, alors établis sur le Neckar. Lequel de ces royaumes se trouvait sans souverain au moment où Attila préparait son expédition en Gaule? Ce n'était pas celui des Francs Saliens, dont le souverain combattit à Mauriac, et qui avait déjà un enfant d'un certain âge; il ne répond en rien, celui-là, au portrait de l'adolescent imberbe rencontré par Priscus dans la capitale de l'Empire. D'autre part, nous voyons que l'itinéraire suivi par Attila laisse de côté les Francs Saliens, et que l'envahisseur passe le Rhin à proximité du royaume du Neckar. N'est-ce pas à ce dernier qu'il faut, en conséquence, abandonner les deux jeunes compétiteurs dont parle l'historien byzantin[287]?

[286] Entre autres Fréret, o. c., p. 79, et Pétigny, Études, II, p. 107. Fauriel, Hist. de la Gaule mérid., I, pp. 217 et suiv., qui combat fortement l'identification proposée, ne se prononce pas sur la nationalité du jeune prince dont parle Priscus, et de même fait M. A. de Barthélemy (Revue des questions historiques, t. VIII (1870), p. 379.

[287] L'opinion que je défends est celle de Dubos, Histoire critique etc., II, p. 85, et d'Am. Thierry, Histoire d'Attila, I, p. 130.

Mérovée continue donc d'échapper à nos investigations. Et cependant, si obscure que soit pour nous sa carrière, elle a été mêlée aux événements les plus grandioses de son temps, et lui-même y a joué un rôle qui aurait dû lui valoir la reconnaissance de la postérité. C'était au moment où s'ouvrait pour la civilisation occidentale l'ère la plus terrible qu'elle eût jamais traversée. Attila s'avançait vers elle, et le seul bruit de ses pas dans l'Europe silencieuse glaçait les peuples de terreur. On savait ce que ce farouche destructeur réservait au monde; on n'ignorait pas ce que valaient les hordes bestiales qu'il traînait à sa suite. Ce n'était plus ici une invasion de barbares germaniques, grossiers, mais capables de culture, sanguinaires, mais accessibles à des sentiments généreux, habitués au surplus, depuis des siècles, à voir de près le tableau d'un régime civilisé, et à en apprécier les bienfaits dans une certaine mesure. Les Huns n'étaient pas des barbares, mais des sauvages. C'est à peine s'il y avait quelque chose d'humain dans ces êtres hideux, dont la vie semblait un éternel défi aux aspirations les plus nobles de l'humanité. Étrangers à la pitié, à la pudeur, à toute culture morale et intellectuelle, ils se promenaient par le monde comme les génies de la destruction. On eût dit de ces vols de sauterelles qui s'abattent sur les moissons avec l'irrésistible impétuosité d'une force de la nature, et contre lesquels toutes les ressources du génie sont vaines. Où ils avaient passé, le sol était rasé, l'herbe ne repoussait plus, et le concert harmonieux des mille voix de la civilisation expirait dans le grand silence de la mort.

Heureusement pour l'Occident, Aétius lui restait. Cet homme de génie fit alors des prodiges d'énergie et d'habileté pour grouper contre le fléau de Dieu toutes les forces de la civilisation et toutes celles de la barbarie. Il semblerait que ce dut être une tâche facile, car civilisés et barbares avaient les mêmes intérêts à défendre contre les immondes cohortes d'Attila. Mais les hommes qu'il fallait grouper sous les bannières romaines aujourd'hui, c'étaient ceux-là mêmes qu'en vingt rencontres récentes Aétius avait humiliés et écrasés. Nous savons par les contemporains au prix de quels efforts multipliés il réussit à triompher des hésitations des Visigoths, qui, dans le début, semblaient vouloir attendre Attila chez eux et abandonner l'empire romain à ses destinées[288]. Nous aimerions surtout de savoir quelles furent à cette occasion ses négociations avec les Francs. Si, comme nous l'avons supposé précédemment, il avait traité avec eux à la suite de sa guerre contre Clodion, il put se borner à leur rappeler leurs engagements: sa force de persuasion et la conscience du danger commun auront fait le reste. Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'au jour de la lutte décisive, les Saliens et les Ripuaires se retrouvaient sous les drapeaux impériaux à côté des Alains, des Burgondes, des Visigoths et de tous les autres barbares qui vivaient à l'ombre de l'ancienne paix romaine. Tous ces groupes, réunis aux légions, formaient dans la main d'Aétius une armée compacte et résolue, qui avait la conscience de défendre contre un ennemi sans entrailles les suprêmes biens de l'existence. Il passait comme un souffle de christianisme dans ses bannières diverses, dont plus d'une portait les emblèmes des divinités païennes. La religion avait prêté son concours tout-puissant à l'organisation de la défense: en arrière d'Aétius, les évêques de la Gaule faisaient de chaque ville épiscopale un solide boulevard contre l'envahisseur.

[288] Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 329 et suiv.; Jordanes, c. 36.

Attila, de son côté, n'avait pas laissé dormir ces étonnantes facultés de diplomate et d'organisateur qui contrastent si étrangement, dans sa physionomie, avec sa violence et sa brutalité de sauvage. Longtemps il y avait eu entre Aétius et lui comme une lutte de génialité: c'était à qui déjouerait les plans de l'autre, et le terrifierait par les coups les plus foudroyants. Aétius l'avait finalement emporté auprès des barbares de la Gaule; mais qu'Attila restait redoutable, et quelle armée il traînait à sa suite lorsqu'il apparut sur les bords du Rhin! Depuis le jour où Xerxès franchit l'Hellespont à la tête de ces légions innombrables où étaient représentés tous les peuples de l'Orient, jamais le monde civilisé n'avait assisté à un pareil défilé de nations. Le Nord tout entier, dit un contemporain, avait été versé sur la Gaule. Outre les Huns et les autres tribus scythiques, telles que les Massagètes, qui formaient le noyau de l'armée d'Attila, on y rencontrait des multitudes de peuplades slaves ou germaniques: des Ruges, des Gélons, des Scyres, des Gépides, des Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Bructères et des Francs du Neckar[289]. Tous ces peuples étaient venus sous la conduite de leurs chefs nationaux, dont les humbles royautés tournaient comme des satellites autour du grand roi de la destruction. Dans cette immense armée, Odoacre put rencontrer Oreste, qu'il devait détrôner, et lui-même combattit peut-être coude à coude avec le père et les oncles de Théodoric, sous les coups duquel il devait périr trente années plus tard[290]. Comme si les deux tendances contradictoires qui la possédaient l'avaient disloquée, la barbarie se trouvait partagée ce jour en deux camps! Les Goths d'Espagne allaient combattre contre des frères qui se souvenaient d'avoir vécu avec eux sous l'autorité du vieux Hermanaric, dans le pays de la mer Noire, les Francs Saliens et Ripuaires allaient échanger des coups avec les alliés dont ils avaient si souvent serré la main au troisième et au quatrième siècle, lors des luttes communes contre l'Empire. Ce n'était pas une guerre de races ni de nationalités qui mettait aux prises les deux moitiés du monde; il s'agissait de savoir si l'Occident resterait un pays civilisé ou s'il retomberait dans le néant.

[289] Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 321 et suiv.