[290] Am. Thierry, Histoire d'Attila, t. I, p. 235.
Tout fait croire que les Francs se rendirent compte de la gravité des intérêts en jeu, le jour où, sous la conduite de leur jeune souverain, ils quittèrent les bords de l'Escaut, et qu'à marches forcées ils allèrent prendre part à la grande bataille des nations. On a conjecturé que dans leur itinéraire ils se heurtèrent à une partie de l'armée d'Attila, et que dans cette rencontre la femme et l'enfant de leur roi tombèrent dans les mains de l'ennemi[291]. Faisant un pas de plus dans la voie des conjectures, d'autres ont supposé qu'il fallait rattacher à la campagne d'Attila, en 451, les atrocités commises en pays franc, au dire d'une tradition épique, par les Thuringiens d'outre-Rhin. Après s'être fait livrer des otages comme des gens qui veulent la paix, ils les auraient mis à mort et se seraient ensuite déchaînés sur la contrée avec une véritable sauvagerie. Ils auraient pendu les jeunes gens aux arbres par les nerfs des cuisses; ils auraient attaché plus de deux cents jeunes filles au cou de chevaux sauvages lancés à travers la campagne; d'autres auraient été étendues à terre, liées à des pieux, et leurs bourreaux auraient fait passer de lourds chariots sur leurs corps[292]. Voilà ce que, longtemps après, on racontait aux guerriers francs quand on voulait les entraîner à la guerre de Thuringe. Mais on ne sait ce qu'il faut croire de pareils récits, et dans l'histoire de ces temps obscurs il faut renoncer à une précision qui ne s'obtiendrait qu'au prix de l'exactitude.
[291] A cela se rattacherait la légende racontée par Frédégaire, III, 11: Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter liberaverat... On y peut rattacher également une curieuse notice faisant partie d'une interpolation du XIe siècle dans plusieurs manuscrits du Liber historiæ, c. 5: Eo tempore Huni in istas partes citra Renum cum grandi exercitu hostile pervenerunt, vastantes terram. Fugatoque Meroveo rege, usque Aurelianis civitatem pervenerunt. (Script. Rer. Meroving., t. II, p. 247.) M. A. de Barthélemy (Revue des questions historiques, t. VIII (1870, p. 380) pense qu'un parti de Huns aurait profité du départ de Mérovée pour pousser une pointe dans le royaume des Saliens; mais le texte du chroniqueur de Saint-Hubert, sur lequel il s'appuie, est une légende sans autorité, (V. G. Kurth, Les premiers siècles de l'abbaye de Saint-Hubert) et l'argument tiré de la vie de sainte Geneviève prouverait aussi bien que les Huns ne sont jamais arrivés dans le pays de Paris.
[292] Grégoire de Tours, III, 7. Cf. Amédée Thierry. Histoire d'Attila, t. I, p. 138.
La monstrueuse avalanche de peuples continuait de s'écrouler sur la Gaule. Après avoir franchi le Rhin sur plusieurs points à la fois, au moyen de radeaux construits avec les arbres de la forêt Hercynienne, elle était arrivée devant Metz, qui succomba le jour du samedi saint; puis elle avait continué son itinéraire dévastateur. Il est difficile d'en marquer les étapes; dans le souvenir qu'en ont gardé les générations, cette invasion a toujours été confondue avec celle de 406, qui ne fut pas moins meurtrière. Nous voyons toutefois que les Parisiens tremblaient de la voir passer par leur ville, et que, dans leur épouvante, ils se préparaient à se réfugier avec leurs biens dans des localités plus sûres, lorsqu'une jeune fille du nom de Geneviève parvint à les détourner de ce projet: «Ces villes que vous croyez mieux à l'abri que la vôtre, leur dit-elle, ce sont précisément celles qui tomberont sous les coups des Huns; quant à Paris, il sera sauvé par la protection du Christ[293].» La prophétie de la sainte fille se réalisa. De Metz, le roi des Huns gagna la Champagne, et de là il déboucha dans la vallée de la Seine. Arrêté sous les murs d'Orléans par l'héroïsme de saint Aignan, et obligé de se retirer de cette ville à l'approche d'Aétius, il rebroussa chemin, et il vint chercher à Mauriac un champ de bataille où il pût se déployer à l'aise avec sa nombreuse cavalerie. C'est là qu'Aétius, qui marchait sur ses pas, l'atteignit et le força d'accepter la bataille.
[293] Vita s. Genovefae, (Script. Rer. Merov. t. III, p. 219).
Les Francs de Mérovée eurent l'honneur de commencer le terrible engagement qui allait décider les destinées du monde[294]. La nuit qui précéda la bataille, ils se heurtèrent aux Gépides, commandés par leur roi Ardaric, qui semblent avoir formé l'arrière-garde d'Attila, et une lutte furieuse éclata dans les ténèbres entre ces deux nations. Cette première rencontre coûta quinze mille hommes: large et cruelle saignée pratiquée sur la vaillante nation franque, qui dut laisser sur le carreau la fleur de sa jeunesse[295]. Mais qu'était-ce au regard de l'effroyable tuerie du lendemain, pour la description de laquelle les historiens ont épuisé toutes les formules de l'horreur? «Ce fut, dit l'un d'eux, une lutte atroce, multiple, monstrueuse, acharnée. L'antiquité n'a rien de comparable à nous raconter, et celui qui n'a pas été témoin de ce merveilleux spectacle ne rencontrera plus rien qui le surpasse dans sa vie[296]». Si l'on en peut croire la tradition, un petit ruisseau qui passait sur le champ de bataille fut tellement grossi par les flots de sang, qu'il se changea en torrent impétueux[297]. Le lendemain, au dire du même narrateur, cent soixante mille cadavres jonchaient la plaine de Mauriac, et les soldats d'Aétius, plongés dans la stupeur, reconnaissaient leur victoire au sinistre silence que gardait l'armée d'Attila, enfermée derrière son retranchement de chariots[298]. On n'osa pas l'y inquiéter, et le roi des Huns, obligé de se retirer, le fit à la manière du lion blessé, qui reste la terreur de son ennemi. Toutefois l'Europe était sauvée. Aétius se trouva assez fort pour se passer du dangereux concours des Visigoths, et pour surveiller seul la retraite des Huns. Une relation nous apprend qu'il s'adjoignit les Francs[299], et l'on peut admettre que ce peuple, qui avait après la victoire le plus grand intérêt à refouler l'ennemi de ses frontières, ait été associé à la dernière tâche de la campagne[300]. Mérovée aura donc terminé cette lutte de même qu'il l'avait inaugurée, et c'est l'épée des Francs que les Huns fugitifs auront eue constamment dans les reins, pendant qu'ils reculaient de Mauriac jusqu'aux confins de la Thuringe, où Aétius les reconduisit à la tête de ses soldats victorieux.
[294] Le plus ancien écrivain qui ait parlé de la présence de Mérovée à Mauriac est l'auteur d'une Vie de saint Loup de Troyes, écrite au IXe siècle: Postremo Aurelianis eis (sc. Hunnis) obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum Etius, fultus et ipse Theoderici Wisigothorum et Merovei Francorum regis aliarumque gentium copiis militaribus. Acta Sanctorum des Bollandistes, 29 juillet, t. VII, p. 77 E.
[295] Jordanes, c. 41.
[296] Jordanes, c. 40.