Pour mieux dire, la Gaule au nord de la Loire n'avait plus de maître du tout: c'était une proie pour le premier occupant. Depuis que les Visigoths s'étaient avancés jusqu'à Tours et dans l'Auvergne, que les Burgondes avaient pris possession de la vallée du Rhône, et que les conquêtes des Francs avaient rompu sur le Rhin les lignes de défense qui la protégeaient contre eux, elle semblait n'être plus, au milieu du déluge de la barbarie, qu'un de ces îlots qui émergent encore quelque temps, mais qui sont faits pour être recouverts d'un instant à l'autre par les eaux. Entièrement coupée de l'Italie, malgré les héroïques efforts d'Aétius et d'Ægidius, elle n'avait plus rien à attendre de ce côté. La suppression du titre impérial en Occident était venue relâcher encore, si elle ne l'avait brisé entièrement, le faible lien qui la rattachait à l'Empire. Les empereurs d'Orient se trouvaient maintenant les seuls souverains nominaux du monde civilisé. Officiellement, c'étaient eux qui parlaient en maîtres à la Gaule, et qui étaient en droit de lui envoyer des ordres. Mais quelle apparence que des rives de la Propontide ils pussent faire respecter une autorité qui était déjà sans action alors qu'elle s'exerçait des bords du Tibre? L'Empire, en réalité, ne gardait sur la Gaule que des prétentions désarmées. Entourés de tous côtés de barbares, les Gallo-Romains ne rêvaient plus de percer les lignes profondes qui se mettaient entre eux et le fantôme romain. Mais ils tremblaient à l'idée de perdre les suprêmes biens de la vie sociale, et tout cet ensemble de jouissances morales et intellectuelles qui semblait compris sous le nom de civilisation romaine.

On ne sait pas ce qu'étaient devenues ces populations depuis la mort d'Ægidius et de Paul. La lampe de l'histoire s'éteint subitement après leur sortie de scène, plongeant dans des ténèbres opaques le point qu'il importerait le plus d'éclairer pour connaître le secret des origines de la Gaule franque. Pendant les années crépusculaires qui s'écoulent de 468 à 486, la désorganisation politique dut être grande dans ce pays. Ceux qui tournaient les yeux vers l'État, pour lui demander de remplir sa mission de protecteur de l'ordre social, constatèrent qu'il avait disparu. Il n'y avait plus d'empereur, il n'y avait plus même de maître des milices. Seuls, les évêques étaient écoutés et obéis dans leurs cités, parce qu'au milieu du désarroi universel, ils représentaient une force qui n'avait jamais capitulé avec aucun ennemi, ni désespéré devant aucune détresse. Chaque évêque était l'arbitre de la cité dont il était le pasteur, et son influence était en proportion du prestige que lui donnaient ses vertus et ses talents. Qui avait les évêques pour lui était le maître de l'avenir.

Il y avait cependant un continuateur de la politique conservatrice d'Ægidius et de Paul. Ægidius avait laissé un fils, du nom de Syagrius, que nous trouvons, vers 486, en possession d'une partie de la Gaule[354]. Il ne portait pas, comme son père, le titre de maître des milices, moins encore celui de duc ou de patrice, qui lui est donné par des documents peu dignes de foi[355]. Nulle part on ne voit qu'il ait tenu d'une délégation impériale le droit de diriger les destinées de la Gaule: et quelle eût d'ailleurs été l'autorité d'un mandat qui venait d'être brisé en 476? Nous ne pouvons donc regarder le gouvernement de Syagrius que comme un pouvoir de fait, reconnu exclusivement par les cités qui préféraient sa domination à celle d'un autre, ou encore aux dangereux hasards de la liberté. Quelles étaient ces cités? Nous l'ignorons absolument, et il serait bien téméraire d'identifier le domaine sur lequel s'étendait l'autorité du fils d'Ægidius avec la Gaule restée romaine. Celle-ci allait de la Somme à la Loire et de la Manche à la Haute-Meuse, sans qu'il soit possible de délimiter d'une manière plus précise les frontières de l'Est. Dans cette vaste région, plus d'une cité indifférente aux destinées de Syagrius et sans sympathie pour sa politique, devait posséder un régime semblable à celui de la ville de Rome au septième siècle, c'est-à-dire que l'autorité spirituelle des évêques y avait pris la place du pouvoir civil absent.

[354] Grégoire de Tours, II, 18 et 27.

[355] Frédégaire, III, 15; Hincmar, Vita Remigii dans Script. Rer. Merov., t. III, p. 129.

L'histoire s'est donc laissé éblouir par le titre de roi des Romains, que Syagrius porte dans les récits de Grégoire de Tours. Elle a supposé qu'à cette royauté correspondait un royaume, et que ce royaume comprenait toute la partie de la Gaule qui n'était pas soumise pour lors à des rois germaniques. C'est une illusion. Le titre de roi que le chroniqueur attribue à Syagrius, il l'a emprunté aux traditions des barbares eux-mêmes, qui n'en connaissaient pas d'autre pour désigner un chef indépendant[356]. Sous l'influence de ces traditions, d'autres sont allés plus loin, et ils ont imaginé une dynastie de rois des Romains de la Gaule, dans laquelle se succèdent de père en fils Aétius, Ægidius, Paul et Syagrius[357]. Si Grégoire avait connu celui-ci par d'autres sources que les légendes franques, il se serait gardé de lui donner un titre si peu en harmonie avec la nomenclature officielle de l'Empire. Mais il était dans la destinée du dernier tenant de la civilisation romaine de n'arriver à la postérité que dans les traditions nationales de ses vainqueurs.

[356] V. l'article déjà cité de Tamassia, p. 298, et G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 213 et suivantes.

[357] G. Kurth, o. c., pp. 96 et 214.

Le centre du pays qui reconnaissait alors la domination de Syagrius, c'était le Soissonnais, qui avait déjà appartenu, s'il en faut croire le chroniqueur, à son père Ægidius[358]. Ce renseignement, qui ne semble pas puisé dans une source écrite, doit être accepté sous bénéfice d'inventaire. Évidemment, dans la pensée des barbares auxquels il est emprunté, Soissons était un héritage que Syagrius tenait de son père en toute propriété, et il n'y avait aucune différence juridique, à leurs yeux, entre la royauté de Soissons et celle de Tournai. En réalité, toute l'autorité d'Ægidius en Gaule ultérieure reposait sur son mandat de maître des milices, et son fils n'avait pu en recueillir que ce que lui aurait attribué, soit un mandat nouveau, soit encore la confiance des populations. Si donc nous le voyons établi à Soissons aux abords de l'année 486, c'est qu'il s'était emparé de cette ville ou qu'elle s'était donnée à lui.

[358] Siacrius Romanorum rex Egidii filius, apud civitatem Sexonas quam quondam supra memoratus Egidius tenuerat, sedem habebat. Grégoire de Tours, II, 27.