Bâtie au sommet d'une colline qui commande la rivière de l'Aisne, Soissons était une des cités les plus riches et les plus animées de la Gaule Belgique[359]. L'Empire y avait eu d'importants ateliers militaires, où l'on façonnait des boucliers et des cuirasses, ainsi qu'une fabrique de balistes. Plusieurs édifices considérables surgissaient dans l'enceinte rectangulaire, et les fouilles attestent la richesse et la beauté des constructions privées. L'on croit retrouver, dans les ruines d'un vaste monument situé au nord de la ville, et que la langue populaire appelait le château d'albâtre, les traces du palais des gouverneurs romains et de la résidence de Syagrius. A l'ombre de tant d'opulentes constructions, le christianisme avait élevé ses modestes sanctuaires, tout parfumés des souvenirs de ses premiers combats pour le Christ. Crépin et Crépinien, les deux cordonniers martyrs, avaient un oratoire dans la ville, sur les fondements de la chaumière qui avait abrité leurs restes sacrés; hors les murs, deux autres églises leur étaient dédiées, l'une à l'endroit où ils avaient été emprisonnés, l'autre au-dessus de leur tombeau. Enfin, au quatrième siècle, une belle basilique sous l'invocation de la sainte Vierge, ainsi que des saints Gervais et Protais, avait surgi sur les ruines, dit-on, d'un temple d'Isis. Tous ces monuments étaient debout encore, les humbles comme les superbes; car, au dire des historiens, Soissons avait échappé non seulement à la grande invasion de 406, mais aussi à celle d'Attila, en 451. Si l'on peut ajouter foi à ces informations, on s'expliquera sans peine le choix que Syagrius fit, pour y résider, de cette ville si heureusement épargnée. L'œil eût pu s'y croire encore en plein Empire. «L'étendard romain, dit un écrivain, flottait encore sur les murs de Soissons dix ans après que l'épée des barbares l'avait renversé des murs du Capitole[360].» Mais cet étendard n'était plus celui de l'Empire: c'était tout au plus celui d'un soldat de fortune, qui n'avait pas plus de titre que Clovis à gouverner la Gaule. Le sort des armes allait seul décider entre les deux rivaux.
[359] Voir sur Soissons les histoires de cette ville par Leroux et par Henri Martin et Jacob, auxquelles sont empruntés les renseignements contenus dans le texte.
[360] Leroux, Histoire de Soissons, t. I, p. 166.
Ce fut le roi des Francs qui ouvrit les hostilités. Il avait vingt ans, il était à la tête d'un peuple belliqueux et entreprenant, il s'inspirait de la tradition héroïque de Clodion, et peut-être aussi du souvenir de quelque grave injure à venger. Il dut cependant y avoir, au palais de Tournai, bien des délibérations avant qu'on se mît en campagne. Tout d'abord des alliances furent cherchées. Les rois saliens apparentés à Clovis, à savoir Ragnacaire et Chararic, promirent leur participation à l'entreprise[361]. Assuré de ce côté, Clovis prit résolument les armes. Au dire de la tradition, il envoya un défi à Syagrius, en le sommant de lui fixer le jour et le lieu de leur rencontre. Il se conformait en cela à l'usage germanique, qui ne voulait pas qu'on attaquât l'ennemi sans l'avoir défié[362]. Pareille coutume, étrangère à toute préoccupation de stratégie, devait singulièrement mettre à l'aise un adversaire au courant de la grande guerre. Mais la décadence de l'art militaire était venue, et avait nivelé les armées des deux partis. Les chances de la lutte se trouvaient donc à peu près égales, le jour où les deux rivaux eurent l'engagement suprême qui décida du sort de la Gaule.
[361] Selon Dubos, Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie française, III, p. 23, suivi par Pétigny, Études, II, p. 384, et par Junghans, Histoire critique des rois Childéric et Clovis, p. 27, Chararic aurait refusé de prendre part à la guerre. Ces auteurs ont mal lu le texte de Grégoire de Tours, qu'on trouvera à la page suivante, note 2. Pétigny ajoute que le roi des Ripuaires refusa de secourir Clovis. Mais sa seule raison pour affirmer cela, c'est que Grégoire de Tours ne dit pas qu'il l'ait secouru en effet. C'est incontestablement une fort mauvaise raison.
[362] Deux générations après Clovis, quand Sigebert Ier se proposa d'attaquer son frère Chilpéric, il lui envoya le même message. V. Grégoire de Tours, IV, 49. Et l'on voit par Zosime, II, 45, que l'usurpateur Magnence, qui était probablement d'origine franque, avait fait proposer à l'empereur Constance une rencontre à Siscia. On offrait alors le choix du terrain, comme aujourd'hui les bretteurs offrent le choix des armes.
Syagrius dut se préoccuper avant tout de couvrir sa capitale. Selon toute apparence, il se sera donc porté en avant de Soissons pour attendre l'ennemi; mais on n'a pu faire que de vagues conjectures sur le théâtre de la lutte. D'après les uns, il se trouverait entre Epagny et Chavigny; d'après les autres, il faudrait le chercher du côté de Juvigny et de Montécouvé[363]. Le roi des Romains avait ramassé tout ce qu'il avait de soldats, je veux dire les vétérans d'Ægidius, qui étaient restés fidèles au fils, et peut-être aussi quelques corps de soldats indigènes et de colons barbares[364]. Mais que pouvaient ces troupes, sans enthousiasme et sans foi, pour résister au choc impétueux des forces franques?
[363] Voir les dissertations de l'abbé Lebeuf et de Biet sous le même titre: Dissertation où l'on fixe l'époque de l'établissement des Francs dans les Gaules, et dans le même volume, Paris, 1736.
[364] Selon Junghans, p. 27, Syagrius n'aurait eu à sa disposition d'autres ressources que celles de ses propres domaines.
Le jeune roi salien eut pourtant un moment de vive inquiétude: c'est lorsqu'il vit son parent, le roi Chararic, se tenir à distance de la mêlée, dans l'intention manifeste de ne se prononcer qu'en faveur de l'armée victorieuse[365]. Mais cette défection ne rendit pas beaucoup meilleure la situation de Syagrius, comme on le voit par la suite des faits. Au surplus, l'enchaînement de ceux-ci nous échappe.