Le rôle des femmes chrétiennes dans la conversion des peuples barbares est un des plus admirables aspects de l'histoire de la civilisation. Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines d'une touchante confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum de l'Évangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause de leur Dieu dans l'intimité de leur foyer domestique. Lorsque les missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée et les obstacles aplanis. Une reine chrétienne va au-devant d'eux et leur enseigne le chemin du cœur du roi. Souvent elle en a fait d'avance un chrétien à son insu, en lui apprenant à admirer et à aimer, dans la compagne de sa vie, l'idéal de l'épouse et de la mère.
La conversion de Clovis, telle fut aussi la mission que s'attribua Clotilde. Dans cette œuvre, ce n'est pas sur les débats dogmatiques qu'elle compta; celui que Grégoire de Tours suppose entre elle et son mari n'eut probablement jamais lieu. Ce qui dut toucher bien plus le cœur de Clovis, c'est l'exemple de la piété et des vertus de sa femme, muette et persuasive prédication qui entrait à la longue dans son intelligence. Toutefois il était bien loin encore de la conversion, et la naissance de leur premier enfant Ingomir, vint donner quelque chose de plus poignant à la dissidence religieuse qui les séparait. Allait-on baptiser l'enfant? Cette question dépassait de beaucoup l'horizon du foyer royal. Si l'héritier du trône de Clovis devenait l'enfant de l'Église catholique, l'avènement d'une dynastie catholique au trône des Francs n'était plus qu'une question de temps, et le germe de la conversion du peuple tout entier était jeté. Clovis consentit au baptême de l'enfant. Qu'il s'y fût engagé lors de son mariage ou qu'il n'ait fait que céder, le moment venu, aux sollicitations de Clotilde, on peut voir dans cette concession la preuve du grand ascendant que la jeune reine avait déjà acquis sur son époux.
Clotilde ne négligea rien pour que la cérémonie, outre la majesté de ses rites, fût entourée de toute la pompe d'un baptême royal. L'église où eut lieu la solennité,—peut-être Notre-Dame de Soissons, alors cathédrale[442],—fut tendue de voiles et de tapis précieux: il s'agissait de trouver, dans l'éclat imposant de la fête, un moyen de frapper l'imagination du roi. Dans sa sainte ambition, la jeune femme voulait que le baptême du fils devint le salut du père. Une cruelle déception devait bientôt mettre à l'épreuve la foi de son âme: l'enfant n'avait pas encore déposé la robe blanche du baptême qu'il expirait. La douleur du père se traduisit par des paroles pleines d'amertume: «C'est votre baptême, dit-il, qui est la cause de sa mort; si je l'avais consacré à nos dieux, il serait encore vivant.» Mais Clotilde n'eut que des accents de soumission et de reconnaissance envers la volonté divine qui venait de briser ses jeunes espérances, et qui semblait donner un argument aux convictions païennes du roi. «Je rends grâces, dit-elle, au Dieu tout-puissant et créateur de toutes choses, qui ne m'a pas trouvée indigne d'être la mère d'un enfant admis dans son céleste royaume. La douleur de sa perte ne trouble pas mon âme; sorti de ce monde avec la robe blanche de son innocence, il se nourrira de la vue de Dieu pendant toute l'éternité[443].»
[442] Elle fut construite, au IVe siècle, sur les ruines d'un temple d'Isis, en l'honneur des SS. Gervais et Protais, auxquels fut adjoint le patronage de la sainte Vierge. V. H. Martin et P.-L. Jacob, Histoire de Soissons, t. I; Leroux, Histoire de Soissons, t. I, pp. 135-137; Poquet et Daras, Notice historique et archéologique de la cathédrale de Soissons, p. 10.
[443] Grégoire de Tours, II, 29.
L'année suivante, un autre fils, Clodomir, vint consoler les jeunes époux de la perte de leur aîné. Malgré la catastrophe de l'année précédente, le roi, par loyauté ou par tendresse, ne s'opposa point à ce que Clodomir fût baptisé aussi. Mais l'épreuve de Clotilde n'était pas terminée. Comme si tout se fût conjuré pour abattre le cœur de la courageuse chrétienne, l'enfant commença à languir peu après son baptême, et Clovis revint à ses raisons. «Pouvait-il lui arriver autre chose qu'à son frère? dit-il. Il a été baptisé au nom de votre Christ, il faut donc bien qu'il meure.» Cette sinistre prédiction ne se réalisa point. La foi de Clotilde triompha de la tentation, et le Ciel accorda la guérison de l'enfant à ses ferventes prières.
Voilà, dans toute sa simplicité un peu naïve, cette page de la vie domestique de Clovis et de Clotilde. C'est la seule que nos sources nous aient conservée, et il n'y en a pas dans toute l'histoire des Francs qui présente autant d'intérêt. Combien elle est touchante dans son rôle d'épouse et de mère, cette jeune femme catholique placée auprès du roi barbare comme son ange gardien, et qui doit disputer son mari à l'idolâtrie et son enfant à son mari! Elle n'a d'appui que son Dieu, mais son Dieu la passe au creuset des douleurs les plus amères; il semble vouloir briser son cœur et confondre sa foi, sans qu'elle cesse de le glorifier au milieu de ses tribulations, jusqu'à ce qu'enfin tant de vertu obtienne sa récompense! Telle est cette âme sainte et douce qui, éprouvée et bénie tour à tour, a été choisie pour ouvrir au peuple franc les portes du royaume de Dieu. Arrière les ineptes légendes qui profanent la beauté sacrée de cette noble physionomie, et qui mettent sur la figure sereine de la sainte les passions de l'héroïne de roman!
La mère était consolée: l'épouse continuait d'attendre avec patience et avec foi. Clovis résistait toujours aux instances de sa femme. Ceux qui dédaignent de s'intéresser à la vie religieuse des personnages historiques, et qui croient pouvoir interpréter toutes leurs actions par les calculs de l'ambition et de l'intérêt, se trouveront bien embarrassés pour rendre compte de cette attitude. Les raisons d'ordre politique qui ont pu décider Clovis à se faire chrétien ont existé de tout temps: pourquoi donc a-t-il fallu des événements extraordinaires pour l'amener à une mesure si profitable à ses intérêts? La réponse à cette question est bien simple: Clovis n'avait pas la foi, et il n'entendait pas s'agenouiller aux pieds d'un Dieu auquel il ne croyait pas. Comme Théodoric le Grand, comme Gondebaud, qui auraient sauvé leur dynastie et assuré l'avenir de leurs peuples s'ils avaient embrassé à temps la religion catholique, Clovis restait en dehors de l'Église parce que l'Église n'était pas pour lui l'épouse du Dieu vivant, parce que, comme le lui fait dire l'historien, Jésus-Christ n'était pas pour lui un Dieu. C'était sa conscience qui refusait de se rendre à la vérité; tant qu'elle n'était pas illuminée par la grâce, Clovis restait plongé dans les ténèbres du paganisme.
Cette situation n'aurait pu se prolonger sans donner les plus légitimes inquiétudes à Clotilde. L'arianisme, qui avait déjà fait tant de victimes dans la famille de son père, venait de pénétrer dans celle de son mari. Le mariage d'Aldoflède avec l'arien Théodoric avait été précédé de la conversion de cette princesse au christianisme; peut-être des prêtres ariens étaient-ils venus la baptiser à la cour même de Clovis. Ce fut l'occasion d'une propagande religieuse dont une autre sœur de Clovis, Lanthilde, fut la première conquête[444]. Certes, un pareil résultat était bien fait pour encourager le clergé arien dans ses efforts auprès des Francs païens, et notamment auprès de leur roi[445]. L'arianisme était, en quelque sorte, le credo national des Germains. Le catholicisme, professé par les provinciaux, semblait n'être qu'une religion de vaincus. Ne fallait-il pas craindre que Clovis à son tour, si jamais il reconnaissait la nécessité de se faire chrétien, n'acceptât que l'Évangile mutilé auquel adhéraient jusqu'alors tous les peuples barbares, et qui était celui de son beau-frère Théodoric?
[444] Selon von Schubert, o. c. p. 37, Lanthilde aurait accompagné sa sœur lors de son mariage en Italie, et en serait revenue arienne.