[445] Saint Avitus semble faire allusion à cette propagande quand il écrit à Clovis: Vestræ subtilitatis acrimoniam quorumcumque schismatum sectatores sententiis suis variis opinione, diversis multitudine, vacuis veritate Christiani nominis visi sunt obumbratione velare. S. Avitus, Epistolæ, 36 (41).

D'autre part cependant, le cercle des influences qui devaient enfin pousser Clovis dans les bras de la vraie Église se resserrait de plus en plus. L'exemple des rois barbares, d'ailleurs ses rivaux ou ses adversaires, et dans tous les cas éloignés de lui, n'avait pas une force de persuasion suffisante pour neutraliser l'action quotidienne de son milieu. Il trouvait les missionnaires catholiques partout: à son foyer, sous les traits d'une femme aimée; au dehors, dans ses relations avec les plus éminents personnages de la Gaule romaine. Il était en partie le protégé, en partie le protecteur des évêques; il avait sans doute des relations d'amitié avec plus d'un. Parmi les fidèles d'origine gallo-romaine dont il était entouré, il ne rencontrait que des catholiques. Et déjà surgissait à côté de lui le grand homme qui devait être, avec Clotilde, le principal instrument de sa conversion.

Il est permis de croire que saint Remi, archevêque de Reims, était dès lors le confident des espérances et des préoccupations de la reine des Francs. Depuis la mort de saint Loup de Troyes, qui avait été pendant un demi-siècle le patriarche de la Gaule, ce pays n'avait pas, à cette date, un personnage plus éminent, ni le clergé un dignitaire qui lui fît plus d'honneur que le métropolitain de la deuxième Belgique. Fils d'une famille noble du pays de Laon, qui paraît avoir été une des maisons mitrées de la Gaule septentrionale, Remi avait sans doute fait ses études littéraires à l'école de Reims, qui jouissait d'une vieille célébrité. Les contemporains vantaient sa science et son éloquence: c'était, disaient-ils, un orateur accompli, possédant toutes les ressources de son art, et il n'y avait personne qui l'égalât[446]. La collection de ses discours, rapportée à Clermont par un amateur qui l'avait achetée chez un libraire de Reims, y excita l'admiration des plus fins lettrés[447], et valut à saint Remi une épître des plus flatteuses de Sidoine Apollinaire. Dans ce curieux document, où s'épanche le style prétentieux et maniéré de l'époque, Sidoine relève avec une précision pédantesque les principaux mérites de la rhétorique de décadence, dont il fait honneur à son vénérable correspondant[448]. Mais Remi dépasse de toute la tête les chétifs lettrés qui le saluaient comme une de leurs gloires. Élevé à leur école, il s'inspirait à d'autres sources, et il avait des préoccupations plus hautes. Ce puissant ouvrier de Dieu se souciait peu de cette gloire littéraire qui faisait battre le cœur de Sidoine, et c'est dans son généreux dédain pour les vanités d'une civilisation mourante qu'éclate son incontestable grandeur. Il faut comparer ces deux évêques pour avoir une idée du départ qui se faisait alors, dans l'Église, entre les hommes de l'avenir et ceux du passé: ceux-ci, s'attardant aux jeux frivoles d'une littérature usée, ne se résignant ni à la disparition d'une civilisation sans laquelle ils ne pouvaient vivre, ni à l'arrivée de ces barbares chez lesquels tout leur répugnait, la taille[449], la langue et même l'odeur[450]; ceux-ci, oubliant qu'ils sont des Romains, des nobles, des lettrés, pour courir à cette plèbe barbare qui arrive, qui va avoir le sceptre du monde, et qui tiendra dans ses mains les destinées de l'Église catholique. Il ne fallait que du talent pour être un Sidoine; il fallait du génie pour être un Remi. Ce génie, à vrai dire, c'était le génie de la sainteté. Ses vertus étaient glorifiées à l'égal de son éloquence; on lui attribuait des miracles, et l'admiration des peuples l'entourait, dès son vivant, de l'auréole des élus.

[446] Non extat ad præsens vivi hominis oratio, quam peritia tua non sine labore transgredi queat ac supervadere. Sidoine Apollinaire, Epistolæ, IX, 7. Erat autem sanctus Remigius episcopus egregiæ scientiæ et rethoricis ad primum imbutus studiis. (Grégoire de Tours, II, 31.)

[447] Omnium assensu pronuntiatum pauca nunc posse similia dictari. (Sidoine Apollinaire, l. c.)

[448] Id., ibid.

[449]

Spernit senipedem stilum Thalia.
Ex quo septipedes videt patronos.

Id., Carm. XII, 18.

[450] Id., Carm. XII, 13.