Tel était l'homme que la Providence avait envoyé à Clotilde pour l'aider à remplir sa grande tâche. Les relations entre la reine et le pontife étaient anciennes sans doute: voisin de Soissons, qui était la capitale du royaume, et où son frère Principius occupait le siège épiscopal, il avait plus d'une occasion de visiter la cour, et il ne doit en avoir laissé échapper aucune. On a vu avec quelle décision, à une heure où l'avenir était douteux encore, Remi avait salué dans le jeune Clovis le futur maître de la Gaule. Certes, le cœur de l'apôtre avait eu plus de part à cette démarche que le calcul de l'homme politique, et l'on peut se figurer avec quel zèle Remi continuait dans l'ombre, auprès de Clovis devenu son roi, l'œuvre d'apostolat indirect commencée par la lettre de 481. Son influence grandissait et s'affermissait; le roi païen apprenait à s'incliner devant la supériorité morale du prêtre de Jésus-Christ. L'heure allait sonner où les larmes de Clotilde et les enseignements de Remi porteraient leurs fruits. L'homme à qui la voix populaire attribuait la résurrection d'un mort allait devenir l'instrument de la résurrection d'un peuple.
V
LA CONVERSION DE CLOVIS
L'extension prodigieuse qu'avait prise en quelques années le petit royaume des Saliens l'avait mis en contact avec tous les peuples qui se partageaient la Gaule. Grâce à la conquête de Verdun et d'une partie de la Belgique première, il était devenu le voisin des Alamans, et une lutte avec cette nation belliqueuse était imminente. Elle éclata en 496.
Les Alamans[451] avaient été depuis le troisième siècle, avec les Francs, les plus redoutables adversaires de l'Empire, et c'étaient leurs assauts combinés qui avaient brisé sa force de résistance. C'était à qui de ces deux peuples porterait les plus rudes coups à l'ennemi commun. Les Alamans y mettaient une fougue et un acharnement incomparables. Comme des essaims furieux, ils passaient le Rhin tous les ans, et venaient désoler les provinces de la Gaule. Pendant tout le quatrième siècle, les empereurs eurent sur les bras la lutte contre leurs tribus toujours renaissantes, et la guerre alémanique se déroula parallèlement à la guerre franque, avec les mêmes péripéties et les mêmes épuisements. Plus à portée du regard des historiens romains, les envahisseurs alamans ont même pris, dans les annales de l'Empire, une place particulièrement en vue. Les écrits du temps sont pleins des noms de leurs chefs, qui portaient l'épouvante jusqu'au fond des provinces. L'histoire doit une mention spéciale à ce vaillant Chnodomar, le monarque aux bras musculeux et à la taille gigantesque, qui apparaissait à la tête des siens, monté sur un cheval écumant, et agitant sur sa tête un panache couleur de flamme, pendant que deux cents guerriers de choix, qui composaient sa garde du corps, combattaient autour de lui, prêts à le suivre dans la victoire, dans la prison ou dans la mort[452]. Des flots de sang alémanique inondèrent les provinces envahies; des milliers d'Alamans succombèrent tous les ans sur le sol gaulois dans des batailles meurtrières. Dans celle de Strasbourg, en 354, ils combattirent au nombre de trente-cinq mille, sous la conduite de sept rois et de dix princes royaux, et ils laissèrent cinq mille des leurs sur le carreau[453]. A Châlons-sur-Marne, en 367, le brave Jovin leur infligea un désastre non moins cuisant[454]. Enfin, à Colmar, en 374, leur armée, qui comptait quarante mille hommes selon les uns, soixante-dix mille selon les autres, fut entièrement exterminée, et tout au plus cinq mille trouvèrent leur salut dans la fuite[455]. Mais, chaque fois, la nation, qui semblait anéantie, revenait à la charge, nombreuse comme si elle était restée intacte pendant des siècles, ardente comme si elle n'avait jamais connu la défaite[456]. Devenus les maîtres, après une lutte acharnée, de la trouée de l'Entre-Rhin-et-Danube, que ne protégeait plus le Limes tombé en ruines, les Alamans se répandirent dans la belle et riante contrée que les Romains appelaient les Champs Décumates, ils entrèrent victorieux dans la grande ville d'Augsbourg, et occupèrent toute la région comprise entre le Lech et le coude que fait le Rhin à partir de Bâle. De là ils pouvaient à leur gré descendre dans la haute Italie; dès 392, on les vit apparaître sous les murs de Milan[457], et plus d'une fois depuis lors, séduits par un charme toujours nouveau, ils reprirent le chemin de la terre ensoleillée. D'autre part, franchissant la ligne du Rhin abandonné, ils se déversèrent en masses torrentueuses sur les provinces orientales de la Gaule, si longtemps l'objet de leurs ardentes convoitises. L'Alsace tombait en leur pouvoir avec ses plaines fécondes; ils foulaient en vainqueurs ces champs qu'au siècle précédent ils avaient engraissés des flots de leur sang, et la vieille Argentoratum, témoin de leur premier désastre, empruntait maintenant à leur langue son nom nouveau de Strasbourg. Après la mort d'Aétius, le dernier défenseur de la Gaule, la première Belgique fut également à leur merci. Toul et Metz leur ouvrirent leurs portes, Langres et Besançon devinrent des villes alémaniques, Reims trembla plus d'une fois devant eux.
[451] Sur les Alamans il faut lire: Zeuss, Die Deutschen und die Nachbarstämme, Munich, 1837; Geschichte der Alamannen und Franken bis zur Gründung der fränkischen Monarchie durch König Chlodwig, Sulzbach, 1840; Merkel, De republica Alamannorum, 1849; von Schubert, Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken, Strasbourg, 1884.
[452] Amm. Marcell., XVI, 12.
[453] Id., l. c.
[454] Id., XXVII, 2.
[455] Id., XXXI, 10.