Selon toutes les apparences, le plus fort de la lutte contre les Alamans a pesé sur les Francs Ripuaires. Leurs agresseurs n'avaient qu'à descendre le cours du beau fleuve dont ils gardaient la vallée supérieure: les flots les portaient sans obstacle au milieu des vastes campagnes ouvertes de la Ripuaire. Ce royaume était loin d'avoir l'élan irrésistible et la fougue conquérante de celui de Soissons. Resté comme à l'arrière-garde de l'invasion, et n'ayant plus devant lui aucune terre romaine qui ne fût déjà occupée, il se voyait réduit à un rôle de conservation pacifique qui n'était pas fait pour inspirer beaucoup de respect à ses turbulents voisins. Ceux-ci avaient manifestement le dessus: les traces de leur colonisation en Hesse et dans le pays rhénan nous montrent qu'ils s'étendaient graduellement dans ces régions au détriment des Ripuaires. Déjà ils s'étaient avancés jusqu'à une journée de marche de leur capitale: encore une bataille, et elle tombait dans leurs mains avec tout le royaume.

Des hauteurs volcaniques de l'Eifel, qui entourent en hémicycle, du côté du sud, la vaste et fertile plaine à l'extrémité de laquelle apparaissent les tours de Cologne, les barbares venaient de descendre dans ce jardin des Ripuaires. Un château fort, bâti par les Romains, en gardait l'entrée: c'était Tolbiac, ancienne garnison des légionnaires, encore reconnaissable sous son nom modernisé de Zülpich. La bourgade, aujourd'hui au large dans sa vieille enceinte croulante vêtue par intervalles de larges pans de lierre, surgit comme une vision d'autrefois au milieu de la solitude immense. L'église, dont la crypte se souvient d'avoir vu ondoyer Clovis[461], le vieux château du moyen âge aux massives tours rondes, reposant sur des assises mérovingiennes, le tracé des rues, où l'on retrouve l'intersection des lignes principales du campement romain, les fossés, transformés en jardins largement nourris de soleil, et surveillés par des meurtrières en ruines, les pittoresques portes crénelées s'ouvrant aux quatre points cardinaux, le cimetière silencieux au bord de la route, à la sortie principale de la ville, et qui rappelle les avenues sépulcrales par lesquelles on entrait dans les cités romaines, tout y a gardé, si l'on peut ainsi parler, le moule des événements historiques, tout y évoque un passé lointain et d'émouvants souvenirs. Une paix profonde semble plonger dans le silence de la mort cette petite localité, dont le nom seul est resté vivant. La plaine, immuable et monotone, est fendue, en quelque sorte, par la longue ligne droite et blanche de la vieille chaussée, qui, venant de Trèves, semble impatiente d'arriver à Cologne. Au loin s'étend la campagne solennelle et muette, dans le calme de son large horizon, qui s'élève comme les gradins d'un cirque immense autour de quelque grand théâtre historique.

[461] Sur les souvenirs locaux de Zülpich relatifs à Clovis et à la bataille des Alamans, il faut lire Broix, Erinnerungen an das alte berühmte Tolbiacum, Neuss, 1842. Ces traditions ne remontent pas plus haut que l'époque de la Renaissance, et ne servent en rien à guider les recherches de l'historien.

C'est là, sous les tours du château romain, et sans doute en avant de la ville, que les Ripuaires eurent à défendre contre les envahisseurs alémaniques le cœur même de la patrie. Nous ne savons pas si les Saliens étaient venus à leur secours; mais, grâce aux circonstances que nous avons indiquées, les attaques de l'ennemi pouvaient être assez imprévues pour empêcher les renforts envoyés par Clovis d'arriver à temps. Les Ripuaires résistèrent avec courage: leur roi Sigebert fut blessé au genou dans le combat, et il en garda, pour le reste de sa vie, une claudication qui lui valut le surnom de boiteux[462]. Il paraît bien que la journée fut un succès pour les armes franques, car, longtemps après, nous retrouvons le roi Sigebert en paisible possession de son royaume[463]. Ce ne fut pas sans doute la première rencontre à main armée entre Francs et Alamans, mais c'est la première dont nous ayons connaissance. Et ce ne sont pas les annalistes, mais les poètes populaires qui en ont gardé le souvenir, et qui ont porté au loin, dans toutes les régions franques, le nom désormais fameux de Tolbiac.

[462] «Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud Tulbiacensim oppidum percussus in genuculu claudicabat.» Grégoire de Tours, II, 37.

[463] Grégoire de Tours, II, 37.

Mais la fièvre d'expansion qui tourmentait les Alamans ne leur laissait pas de repos, et ils revinrent à la charge. Comme ils tâtaient successivement toute la frontière, et qu'ils n'épargnaient pas plus le domaine des Saliens que celui des Ripuaires, Clovis fut entraîné à descendre à son tour dans l'arène. Nous ne connaissons pas l'occasion de cette prise d'armes. Soit que les Alamans aient menacé les opulentes contrées de la Gaule orientale, dont les séparait la haute muraille des Vosges; soit que Sigebert de Cologne, craignant une nouvelle invasion, l'ait appelé au secours, il pénétra en Alsace par une marche rapide, et vint tomber sur l'ennemi dans la vallée du Rhin. Il est impossible de marquer d'une manière plus précise le champ clos d'une rencontre qui devait être décisive pour l'avenir de l'Europe. Grégoire de Tours lui-même l'a ignoré, et tout le moyen âge après lui. L'événement mémorable qui ouvre les annales du monde moderne est donc destiné à ne jamais porter de nom dans l'histoire. Le besoin de donner un point de repère à des souvenirs fameux a fait accueillir avec faveur l'ingénieuse conjecture d'un érudit du seizième siècle, qui a identifié la victoire de Clovis avec la bataille de Tolbiac racontée plus haut[464]. Mais la popularité de l'hypothèse ne la garantit pas contre le contrôle de la critique, et une longue possession ne parvient pas à créer de prescription dans l'histoire, au profit des opinions qui n'ont pas de preuve formelle à invoquer.

[464] L'identification a été faite, pour la première fois, par Paul Emile, historiographe de France, De Rebus gestis Francorum, Paris, 1539, fol. V, verso, et admise sur la foi de cet auteur par la plupart des historiens. Elle repose uniquement sur la supposition que la bataille de Clovis contre les Alamans, dont Grégoire de Tours ne désigne pas le théâtre, est la même que le combat de Tolbiac livré par Sigebert de Cologne aux mêmes ennemis, et dont Grégoire parle à un autre endroit de sa chronique. De preuve, il n'y en a aucune. L'hypothèse a d'ailleurs rencontré, dès le dix-septième siècle, une certaine opposition de la part des savants belges; Vredius, dans son Historiæ Flandriæ christianæ, Bruges, 1650, pp. 1 et 2, veut que la bataille ait eu lieu à Toul, puisque c'est par là que Clovis passa en retournant chez lui; Henschen, dans ses notes sur la vie de saint Vaast (Acta Sanctorum, t. I de février, p. 796 A), propose les environs de Strasbourg pour les mêmes raisons, et aussi parce que le Vita Vedasti place la lutte sur les bords du Rhin. Mais ni l'un ni l'autre de ces savants n'a invoqué, contre Tolbiac, le vrai argument, qui est l'absence de toute preuve et le caractère purement hypothétique de la version reçue. Toutefois, Tolbiac n'a cessé de garder quelques partisans, notamment A. Ruppersberg, Ueber Ort und Zeit von Chlodwigs Alamannenslacht, (Bonner Jahrbücher 101, année 1897), qui, d'ailleurs, ne connaît que les travaux allemands.

C'était en 496, la quinzième année du règne de Clovis[465]. Les annales franques n'ont accordé qu'une sèche mention au drame que nous allons raconter, mais les hagiographes du sixième siècle en ont mieux gardé la mémoire, et c'est à l'un d'eux que nous devons d'en connaître au moins l'acte principal.

[465] Actum anno 15 regni sui (Grégoire de Tours, II, 30). Cette mention, il est vrai, manque dans quelques manuscrits de Grégoire de Tours, mais l'authenticité en est inattaquable. Ceux qui, dans les derniers temps, ont voulu rapprocher la date de la victoire sur les Alamans, invoquent cette circonstance que la lettre par laquelle Théodoric félicite Clovis de ce triomphe n'a pas pu être écrite avant 507 (cf. Mommsen, M. G. H. Auctores antiquissimi, t. XII, pp. 27 et suiv.); ils en concluent qu'il faut placer la bataille en 506 (Vogel, Chlodwigs Sieg über die Alamannen und seine Taufe, dans Historische Zeitschrift, t. LVI). Mais toute difficulté disparaît si l'on distingue la date de la bataille et celle de la lettre; cette distinction s'impose d'ailleurs, comme l'a montré Mommsen, o. c., pp. 32 et suiv., et on verra plus loin comment elle aide à élucider l'histoire de la guerre contre les Alamans. Cf. Levison, Zur Geschichte des Frankenkönigs Chlodowich (Bonner Jahrbücher, t. 103, pp. 50 et suiv.)