La lutte fut acharnée. Sentant l'importance de l'enjeu et connaissant la valeur de l'adversaire, Clovis y avait engagé toutes ses troupes, auxquelles probablement s'étaient joints les contingents des Ripuaires. De leur côté, les Alamans doivent avoir mis en ligne des forces au moins aussi considérables, puisqu'ils purent balancer la victoire et même, à un certain moment, faire plier les milices franques. Ils étaient de tout point dignes de se mesurer avec les vétérans de Clovis. La furia alémanique était célèbre sur les champs de bataille: les Alamans se ruaient à la victoire avec un élan qui renversait tout. Mis en présence de rivaux dont les derniers événements avaient grandi le nom et exalté l'orgueil, ils savaient qu'ils jouaient une partie suprême, et la conscience de la gravité de cette journée augmentait en eux la fièvre du combat.
Déjà ils touchaient au terme de leurs ardents efforts. L'armée des Francs commençait à fléchir, et une débandade était imminente. Clovis, qui combattait à la tête des siens, s'aperçut qu'ils mollissaient, et qu'il ne parvenait plus à les ramener à l'assaut. Comme dans un éclair, il vit passer devant ses yeux toutes les horreurs de la défaite et tous les désastres de la fuite. Alors, sur le point de périr, abandonné de ses dieux, qu'il avait invoqués vainement, il lui sembla entendre en lui-même la voix aimée qui y était descendue si souvent pour lui parler d'un Dieu meilleur et plus grand. En même temps, il voyait surgir, du fond de sa mémoire remplie des entretiens de Clotilde, la figure de ce Christ si bon et si doux, qui était, comme elle le lui avait dit, le vainqueur de la mort et le prince du siècle futur. Et, dans son désespoir, il poussa vers lui un cri plein d'angoisse et de larmes: «Jésus-Christ, s'écria-t-il au dire de notre vieil historien, toi qui es, selon Clotilde, le Fils du Dieu vivant, secours-moi dans ma détresse, et si tu me donnes la victoire, je croirai en toi et je me ferai baptiser.»
Le cri de Clovis a traversé les siècles, et l'histoire en gardera le souvenir à jamais. Sorti, au milieu des horreurs du champ de bataille, des profondeurs d'une âme royale qui parlait au nom d'un peuple, il est autre chose que la voix d'un individu en péril, il représente ce peuple lui-même dans le moment le plus solennel de son existence. Telle est la grandeur historique du vœu tombé des lèvres de Clovis à l'heure du danger: c'est un pacte proposé au Christ par le peuple franc, et que le Christ a ratifié. Car à peine Clovis eut-il prononcé ces paroles, continue le chroniqueur, que la fortune du combat fut brusquement intervertie. Comme s'ils s'apercevaient de l'entrée en scène de quelque allié tout-puissant, les soldats de Clovis reprennent courage. La bataille se rétablit, l'armée franque revient à la charge, les Alamans plient à leur tour, leur roi succombe dans la mêlée, les vainqueurs de tantôt se voient transformés en vaincus. La mort de leur chef a eu raison de leur ardeur; ils jettent les armes et, sur le champ de bataille même, ils demandent grâce au roi des Francs[466]. Celui-ci les traita avec douceur et générosité, et, se contentant de leur soumission, il mit aussitôt fin à la guerre[467].
[466] Grégoire de Tours, II, 30; Vita sancti Vedasti, c. 2; saint Avitus, Epistolæ, 46 (41); Cassiodore, Variar., II, 41.—Frédégaire, III, 21, ne fait que résumer le récit de Grégoire sans plus; le Liber historiæ, c. 15, place à côté de Clovis, dans la bataille, son fabuleux Aurélien, qui lui aurait suggéré d'invoquer Jésus-Christ; Hincmar, dans sa Vie de saint Remi (Acta Sanctor., t. I d'octobre, p. 145), copie le Liber historiæ, mais n'oublie pas de faire dire à Clovis que le Dieu de Clotilde est aussi celui de Remi. Roricon reste tributaire du Liber historiæ. Quant à Aimoin, il combine le récit de Grégoire et celui du Vita Vedasti. Ces deux derniers sont en somme les seuls qui donnent une version originale; ils s'accordent pour l'ensemble (voir l'Appendice), et se contredisent en ce que, d'après Grégoire, le roi des Alamans périt dans le combat, tandis que, selon le Vita Vedasti, il fit sa soumission avec son peuple. La lettre de Théodoric, dans Cassiodore, sait qu'il a péri, mais sans dire quand: Sufficiat illum regem cum gentis cecidisse superbia.—Les variantes du Vita Arnulfi martyris (dom Bouquet, III, p. 383) ne méritent pas d'être prises en considération: la fuite de Clovis et la blessure qu'il aurait reçue au visage sont de pure invention.
[467] Sur la clémence de Clovis, outre le témoignage de Grégoire de Tours, nous avons celui de saint Avitus: Numquid fidem perfecto prædicabimus, quam ante perfectionem sine prædicatore vidistis?... An misericordiam, quam solutus a vobis adhuc nuper populus captivus gaudiis mundo insinuat, lacrimis Deo? S. Avitus, Epistolæ, l. c.
Telle est, racontée par une source contemporaine, l'histoire du triomphe de Clovis sur les Alamans, ou, pour mieux dire, de la foi chrétienne sur le paganisme. Cette grande journée n'a de pendant que celle du pont Milvius: l'une avait clos les annales du monde antique, l'autre ouvre les annales du monde moderne. Son importance est donc absolument hors pair dans les dates historiques. Nous y voyons, du haut de l'observatoire que font à l'historien quatorze siècles superposés, les destinées de l'Europe se décider avec celles du peuple franc, l'avenir du peuple franc se ramener à la victoire de son roi, et tous ces grands intérêts dépendre de la solution donnée, au fond d'une conscience d'homme, au problème capital qui se pose à toute âme venant en ce monde. C'est là, à coup sûr, un spectacle d'une rare beauté. Le brusque mouvement d'une âme qui, se décidant avec la rapidité de l'éclair, tend les bras au Dieu sauveur, déplace en un seul moment le centre de gravité de l'histoire, crée la première des nations catholiques, et met dans ses mains le gouvernail de la civilisation. Pour ceux qui dédaigneraient d'accorder quelque attention aux luttes intérieures de la conscience religieuse, les plus émouvantes et les plus nobles de toutes, il y a, dans la grandeur historique de ces résultats, de quoi attirer au moins, sur la conversion de Clovis, l'intérêt qui s'attache aux événements les plus considérables de l'ordre politique.
En faisant dépendre tant de conséquences de la solution d'un problème psychologique, nous n'entendons pas présenter cette solution comme un acte improvisé, ou comme un résultat sans cause. Beaucoup de circonstances s'étaient réunies pour acheminer en quelque sorte le roi franc vers le Dieu de Clotilde, ou, si l'on veut, pour fermer les issues par lesquelles son âme, à l'heure d'une délibération solennelle, eût pu s'en aller du côté d'une autre foi. Nous les avons vues se grouper et faire cercle autour de lui, et l'on peut dire, sous un certain rapport, que sa conscience était comme investie. Mais, pour qu'elle se rendît, il fallait le mouvement libre et spontané d'une volonté qui gardait l'empire d'elle-même. Clovis eût pu, comme d'autres barbares illustres, comme Gondebaud, comme Théodoric le Grand, rester sourd à la voix qui sortait des choses, et refuser de jeter, dans la balance du temps, le poids de la parole décisive. Sa grandeur vient de l'avoir prononcée, sous l'influence de la grâce sans doute, mais dans la plénitude de sa liberté. Toutes les péripéties de l'histoire sont venues, pendant quatorze siècles, prendre le mot d'ordre de son libre arbitre souverain.
La victoire de Clovis avait une telle importance au point de vue de l'histoire du monde, qu'on a presque perdu de vue ses résultats immédiats. Et pourtant ils ont été considérables. D'emblée, le danger alémanique était définitivement écarté. Après avoir été, pendant des siècles, la terreur de l'Empire, après avoir voulu devenir la terreur du peuple franc, cette fière nation n'inspirait plus à ses voisins que des sentiments de pitié. Le vainqueur n'avait pas daigné poursuivre ses avantages: sur le champ de bataille, il avait accordé la paix à ce peuple sans roi, qui lui tendait des mains suppliantes. Un contemporain félicite Clovis d'avoir usé de miséricorde en cette occasion, et déclare que les Alamans témoignaient leur bonheur par des larmes de joie[468]. Le roi des Francs inaugurait par un acte de clémence son entrée dans la famille des rois chrétiens.
[468] S. Avitus, Epistolæ, l. c.
Mais les Alamans ne se résignèrent pas longtemps à porter le joug. Le premier abattement passé, ils relevèrent la tête, et probablement ils refusèrent de payer le tribut que le vainqueur leur avait imposé en signe d'hégémonie. Comment eût-il pu en être autrement? Ils étaient nombreux encore, ceux d'entre eux que la bataille avait épargnés, et que n'effrayaient pas les chances d'un nouveau recours à la fortune des armes, sans compter les jeunes gens qui n'avaient pas été de la défaite, et qui brûlaient d'être de la revanche. La générosité même avec laquelle Clovis les avait traités avait enhardi ces âmes farouches, pour qui la modération était trop souvent l'équivalent de la lâcheté. Ils reprirent donc les armes, et il fallut, pour les réduire, de nouveaux combats. Ces combats paraissent s'être échelonnés sur plusieurs des années suivantes, et n'avoir pris fin que dans les premières années du sixième siècle. Cette fois, ce fut pour les Alamans non plus la défaite, mais l'écrasement. Poursuivis l'épée dans les reins par un vainqueur exaspéré, ils abandonnèrent en masse les heureuses vallées du Mein et du Neckar, qui étaient le centre de leur royaume, se jetèrent dans une fuite éperdue sur les provinces méridionales, et gagnèrent, au delà du Rhin, les hauts plateaux de la Souabe et les vallées sauvages de la Suisse, où viennent déboucher les fleuves et les torrents des Alpes. Pendant ce temps, les terres qu'ils abandonnaient étaient envahies par des colons francs venus du pays des Chattes, qui s'établirent dans la patrie des Alamans, et qui franconisèrent ces régions encore aujourd'hui désignées sous le nom de Franconie.