On ne doit pas se laisser tromper par cet enthousiasme de commande. Les Alpes n'étaient pas plus riches au sixième siècle qu'aujourd'hui, et Théodoric lui-même n'a voulu voir autre chose, dans les Alamans cantonnés par lui en Helvétie, que les faibles débris d'une nation écrasée. La vérité se trouve entre les déclamations du rhéteur, qui exagère à plaisir les proportions du succès, et les atténuations du diplomate, qui diminue le plus possible l'importance de la concession demandée. On peut dire, pour conclure, que Clovis ne sacrifia pas grand chose en limitant sa conquête au Rhin, mais que le roi d'Italie profita en partie de sa victoire en s'attachant les vaincus. Ils lui fournirent des soldats et gardèrent sa frontière; seulement, le jour du danger venu, ils redevinrent, en vrais barbares qu'ils étaient, les pillards du pays dont on les avait constitués les gardiens.

Nous avons voulu présenter un tableau d'ensemble de ces faits pour aider le lecteur à en mieux saisir la signification, au risque d'interrompre la succession chronologique des événements. Nous nous hâtons maintenant de rentrer dans cette année 496, si riche en souvenirs mémorables, pour assister aux grands spectacles qu'elle nous réserve.

VI

LE BAPTÊME DE CLOVIS

Clovis et son armée rentrèrent en triomphateurs dans une patrie qu'ils venaient de délivrer, acclamés par les populations de la Gaule orientale, qui désormais n'avaient plus à trembler devant le glaive des Alamans. L'ivresse de la victoire et la joie plus sereine de sa conversion récente se mêlaient dans l'âme du roi des Francs, et il n'est pas interdit de penser que le souvenir de Clotilde, dont le nom avait été uni sur le champ de bataille à celui du Dieu qu'il venait de confesser, le poussait à accélérer son retour.

Un hagiographe qui a écrit un siècle et demi après ces événements croit pouvoir nous faire connaître son itinéraire. Si le vieil écrivain ne s'est pas trompé, nous serions en état de refaire par la pensée les principales étapes suivies par l'armée franque. Nous allons faire connaître sans commentaire la version de l'hagiographe, dans laquelle un fonds incontestable de traditions historiques a été combiné de bonne heure avec des conjectures assez difficiles à contrôler à distance.

Le roi Clovis, dit la biographie de saint Vaast, arriva à Toul après sa victoire sur les Alamans. Comme il avait hâte de recevoir le baptême, il s'y informa de quelqu'un qui pût l'initier aux vérités de la religion chrétienne, et on lui fit connaître un saint personnage du nom de Vedastes, qui y vivait dans la pratique de toutes les œuvres de religion et de charité. Clovis s'adjoignit le saint comme compagnon de route, et Vaast,—c'est sous cette forme que la postérité a retenu son nom,—devint ainsi le catéchiste du nouveau converti. L'hagiographe nous montre ensuite le royal catéchumène qui arrive, accompagné du saint, et sans doute suivi de son armée, à une localité nommée Grandpont[475], située sur la route de Trèves à Reims, à l'endroit où cette chaussée traverse le cours de l'Aisne. C'était à peu de distance de Riguliacum, aujourd'hui Rilly-aux-Oies, dans le canton d'Attigny. Le saint y guérit un aveugle, et les fidèles des environs, pour perpétuer le souvenir du miracle, élevèrent en son honneur une basilique qui porte encore aujourd'hui son nom. Lorsqu'au septième siècle cet épisode fut mis par écrit, la tradition locale de Rilly avait, pour ainsi dire, toute la fraîcheur d'un événement récent, et c'est par elle que le biographe aura connu le nom du royal compagnon de voyage de son saint[476]. De Rilly, on gagna sans doute le palais royal d'Attigny, où, si l'on en peut croire une ingénieuse conjecture, Clotilde était accourue au devant de Clovis[477]. C'est là que l'épouse chrétienne, au comble du bonheur, put serrer dans ses bras un époux qui était désormais deux fois à elle[478]. C'est là aussi, selon toute apparence, que Clovis licencia son armée, ne conservant auprès de lui que les guerriers spécialement attachés à sa personne, ses antrustions, comme on les appelait, garde du corps aussi vaillante que dévouée.

[475] Aujourd'hui Vieux-Pont, près de Rilly-aux-Oies.

[476] C'est ce que von Schubert, o. c., a fort bien remarqué p. 168. Le même auteur, p. 169, note, croit pouvoir jalonner ainsi l'itinéraire du retour de Clovis: trouée de Saverne Phalsbourg, Strasbourg, Toul, vallée de la Meuse, Verdun, Aisne, Vouziers. Cf. Vita sancti Vedasti, c. 3 dans les Bollandistes, t. I de février.

[477] V. l'article du R. P. Jubaru: Clovis a-t-il été baptisé à Reims, dans les Études religieuses, philosophiques etc., t. 67, (février 1897,) p. 297 et suivantes.