[478] Je me rencontre dans cette conjecture avec Adrien de Valois, Rerum francicarum libri VIII, t. I, p. 259: «Chrothildis regina... viro læta occurrit.» Mais le voisinage de la villa royale d'Attigny d'une part et les indications de l'itinéraire suivi par Clovis d'après le Vita Vedasti, sont des éléments qui permettent de préciser davantage. Il faut ajouter que l'hypothèse du P. Jubaru est celle qui rend le mieux compte du texte de Grégoire de Tours, disant que la reine fit venir en secret saint Remi pour catéchiser Clovis: ce qui ne se comprend d'aucune manière mieux qu'en supposant qu'elle-même résidait alors à Attigny. Jusqu'à présent, on se persuadait que Clovis était rentré directement à Reims après sa victoire. C'est ainsi que Frédégaire, III, 21, l'a compris: Nam cum de prilio memorato superius Chlodoveus Remus fuisset reversus. De même le Vita sancti Vedasti, c. 4: Ac inde ad Remorum urbem ad pontificem Remigium. etc. La Vie de saint Arnoul de Tours, qui fait rentrer Clovis à Juvigny dans le Soissonnais, est un document sans autorité.
Le premier soin de la reine, lorsqu'elle eut reçu de la bouche même de Clovis, avec le récit de sa victoire, la consolante nouvelle de sa conversion, ce fut de mander secrètement saint Remi[479]. Le prélat n'eût pas à convaincre un prince qui était déjà chrétien de par son vœu; il put se borner à l'instruire des vérités fondamentales de la foi. Une tradition fort ancienne, et dont la vraisemblance psychologique permet de l'accueillir ici, nous fait assister à l'un des entretiens de l'évêque et de son royal catéchumène. Celui-ci, en entendant le récit de la Passion du Sauveur, aurait bondi dans un transport de colère et se serait écrié: «Que n'étais-je là avec mes Francs[480]!» Plus d'un soldat chrétien a commenté de la même manière, au cours des siècles, la scène sanglante du Calvaire[481], et l'interjection mise dans la bouche de Clovis a, dans tous les cas, à défaut d'une authenticité incontestable, le mérite de refléter au vif le naturel du converti. Au surplus, il est permis de croire que le souverain d'une nation en grande partie catholique, l'époux de Clotilde, le catéchumène de saint Vaast, possédait déjà une certaine connaissance de la doctrine chrétienne. Et comme, d'autre part, l'Église catholique devait avoir hâte de s'assurer de sa précieuse conquête, saint Remi ne tarda pas à considérer sa tâche comme terminée.
[479] Tunc regina arcessire clam sanctum Remedium Remensis urbis episcopum jubet, depraecans ut regi verbum salutis insinuaret. Grég. de Tours, H. F. II, 31.—«Quelques heures de chevauchée permettaient à l'évêque d'arriver, à la nuit tombée, à la villa royale, pour en repartir avant l'aube, en gardant sa démarche secrète, ainsi que le désirait Clotilde.» Jubaru. l. c. p. 298.
[480] Cum a sanctum Remedium in albis evangelio lectio Chlodoveo adnunciaretur, qualem Dominus noster Jesus Christus ad passionem venerat, dixitque Chlodoveus: Si ego ibidem cum Francis meis fuissem, ejus injuriam vindicassem. Frédégaire, III, 21.
[481] Par exemple le brave Crillon. «On assure, dit M. Ed. de Barthélemy, qu'un jour, entendant la Passion prêchée à Avignon avec une grande éloquence, il se leva tout d'un coup, transporté de colère et s'écriant: «Où étais-tu, Crillon?» Revue britannique, septembre 1878, p. 94.
Il ne restait plus qu'à donner à la conversion de Clovis le sceau du baptême. C'était le vœu le plus cher de Clotilde et de Remi, et Clovis lui-même était pressé de s'acquitter d'une promesse faite à la face du ciel. Mais une démarche de ce genre n'était pas sans difficulté. Le peuple franc vénérait dans Clovis non seulement le fils de ses rois, mais le descendant de ses dieux. Quand il marchait à la tête de son armée, secouant sur ses épaules les boucles blondes de sa chevelure royale, une auréole divine semblait rayonner autour de sa tête. En brisant la chaîne sacrée qui rattachait sa généalogie au ciel, ne devait-il pas craindre que son autorité fût ébranlée par la diminution qui atteindrait son origine, le jour où il n'aurait plus d'autre titre à régner que ses qualités personnelles[482]? Cette question était sérieuse, et elle pouvait faire réfléchir tout autre que Clovis; lui, il se sentait assez sûr de son peuple pour pouvoir passer outre.
[482] Saint Avitus de Vienne fait allusion à cette difficulté dans les paroles suivantes: Vos de toto priscæ originis stemmate sola nobilitate contentus, quicquid omne potest fastigium generositatis ornare prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. Epist., 46 (41).
Un autre obstacle semble avoir fait plus longuement réfléchir Clovis. Qu'allaient dire ses antrustions? Liés à sa personne par le lien du serment, obligés envers lui, par leur honneur de guerriers, au dévouement le plus absolu, ils ne pouvaient pas rester les adorateurs de Wodan alors qu'il allait être le fidèle de Jésus-Christ. Entre eux et lui tout était commun, et son Dieu devait être le leur. Le pacte d'honneur et de dévouement qui les groupait autour de lui était sous la garantie de la religion: quelle en eût été la sanction, s'il n'avait pas eu de part et d'autre le même caractère? Clovis ne pouvait pas se faire chrétien sans ses hommes, et s'il se convertissait, il fallait qu'ils abjurassent avec lui. Sinon, la bande se dissolvait, et le roi, qui avait abandonné la tradition nationale, se voyait abandonné lui-même par ceux qui voulaient y rester fidèles.
Ce n'est donc pas le consentement de ses antrustions à son baptême, c'est leur propre baptême que Clovis devait obtenir, s'il voulait accomplir la grande œuvre de sa conversion[483]. Aussi n'était-il pas sans inquiétude sur le résultat de sa démarche. «Je t'écouterais volontiers, saint père, dit-il à l'évêque dans le récit de Grégoire de Tours, seulement, les hommes qui me suivent ne veulent pas abandonner leurs dieux. Mais je veux aller les trouver, et les exhorter à se faire chrétiens comme moi.» L'épreuve, au témoignage du chroniqueur, réussit au-delà de toute espérance. Clovis eut à peine besoin d'adresser la parole aux siens; d'une seule voix ils s'écrièrent qu'ils consentaient à abandonner leurs dieux mortels, et qu'ils voulaient prendre pour maître le Dieu éternel que prêchait Remi. La popularité du roi venait de remporter là un triomphe éclatant; l'adhésion joyeuse et spontanée de ses antrustions à la foi qu'il avait embrassée écartait tous les obstacles à sa conversion, et l'on comprend que le narrateur ait vu dans ces dispositions le résultat d'une intervention providentielle[484]. Au surplus, il n'est pas interdit de croire que les choses ne se passèrent pas avec la simplicité qu'y voit Grégoire. Le chroniqueur ne connaissait de l'histoire de Clovis que les grandes lignes, et n'avait plus qu'une idée fort lointaine de la manière dont les populations germaniques résolvaient d'ordinaire le problème de leur conversion. Nous serions assez portés à nous figurer la scène qu'il résume comme un pendant de la célèbre délibération qui devait avoir pour résultat, un siècle plus tard, la conversion de la Northumbrie au christianisme[485]. A coup sûr, si un contemporain, si un témoin oculaire nous en avait conservé le souvenir, elle se présenterait à nous avec un caractère moins légendaire et avec un intérêt historique plus vif encore[486].
[483] La plupart des historiens, induits en erreur par le langage vague de Grégoire de Tours, II, 30 (populus qui sequitur me), se sont figuré qu'il s'agissait de toute l'armée franque. Mais: 1º l'armée avait été licenciée après la campagne, et elle était rentrée dans ses foyers; d'ailleurs elle était composée de Romains catholiques aussi bien que de barbares païens; 2º il est peu vraisemblable que cette armée ne comprît que trois mille hommes, comme on l'a supposé d'après le nombre de ceux qui reçurent le baptême avec Clovis; Grégoire d'ailleurs dit: de exercitu amplius tria millia, ce qui est tout autre chose; 3º Clovis avait certainement une bande, et dès lors il ne peut pas ne l'avoir pas consultée; mais Grégoire n'a probablement pas eu une idée très nette de cette institution, et de là les termes fort généraux qu'il emploie. Dire avec M. Levison, Bonner Jahrbücher, t. 103, p. 56, que j'enlève au récit de Grégoire son caractère miraculeux pour y substituer une explication rationaliste, c'est faire une pétition de principe, car il faudrait d'abord prouver que pour Grégoire de Tours, l'adhésion spontanée du populus à la foi de Clovis est l'œuvre d'un miracle. La seule preuve qu'en ait M. Levison, c'est que cet auteur dit que la chose arriva præcurrente potentia Dei, comme si l'emploi de cette formule très générale suffisait, chez un écrivain du sixième siècle, pour faire considérer son récit comme mélangé de données d'ordre surnaturel et, par suite, pour le faire rejeter comme légendaire. Si les faits se sont passés comme Grégoire le raconte, un rationaliste peut fort bien les admettre et en donner une explication naturelle, tout en laissant à l'écrivain chrétien le droit de croire qu'ils se sont ainsi passés par la volonté de Dieu.