[484] Grégoire de Tours, II, 31

[485] Beda le Vénérable, Hist. eccl. Angl, II, 13.

[486] M. d'Arbois de Jubainville se figure les choses autrement. Selon lui, Clovis était le grand prêtre des Francs, «et les prêtres inférieurs étaient les chefs de famille; ceux-ci, subordonnés à Clovis au point de vue religieux comme à celui de la justice et de la guerre, suivirent en religion l'ordre du maître; ils obéirent avec la même ponctualité que s'il avait été question d'un jugement prononcé par le roi, en matière soit criminelle, soit civile, ou que si à la guerre ils avaient entendu son commandement. Avant de se faire baptiser, Clovis avait eu, en vrai politique, la politesse de leur demander avis. Mais il y a une façon royale de poser les questions qui n'est qu'une manière habile de donner un ordre.» (Étude sur la langue des Francs à l'époque Mérovingienne, Paris, 1900, p. 75.) En réalité, comme on le verra plus loin, les rois mérovingiens se gardaient de violenter leurs guerriers dans leur conscience religieuse, et Clovis n'avait pas le pouvoir de leur imposer sa propre foi.

Pour le reste de l'armée franque, elle n'eut pas à se prononcer, et la conversion du roi n'avait pour elle qu'un intérêt général. Cette armée, qui depuis la conquête de la Gaule romaine comprenait au moins autant de chrétiens que de païens, puisqu'elle se recrutait parmi les indigènes aussi bien que parmi les barbares, avait été licenciée dès la fin de la campagne. Les soldats étaient rentrés dans leurs foyers: ceux-ci avaient regagné les villes gauloises qui étaient leur patrie, ceux-là étaient allés retrouver leurs familles sur les bords de l'Escaut et de la Meuse, dans les vastes plaines des Pays-Bas. Les soldats chrétiens, apparemment, se réjouirent comme autrefois les contemporains de Constantin le Grand; quant aux barbares païens, ils restaient étrangers aux préoccupations de la conscience individuelle de leur roi, et ne se laissèrent pas gagner par son exemple. Ils continuèrent d'ignorer Jésus-Christ et de sacrifier à leurs dieux jusqu'au jour où des missionnaires zélés, pénétrant chez eux au péril de leur vie, leur apportèrent la bonne nouvelle du salut. Il fallut plus d'une génération pour les convertir. Ceux de Cologne étaient encore en grande partie païens un demi-siècle plus tard, et ils faillirent faire un mauvais parti à saint Gallus de Clermont, malgré la faveur dont il jouissait auprès du roi Thierry I, parce qu'il avait osé détruire un de leurs sanctuaires[487]. Quant aux Saliens, plusieurs continuèrent de pratiquer le culte païen à la cour de leurs propres rois[488]. Au septième siècle, ils jetèrent leurs premiers apôtres dans l'Escaut[489], et ils restèrent longtemps rétifs à l'Évangile. La Toxandrie, leur patrie primitive, comptait encore des païens à la fin du huitième siècle, et les rivages de la Flandre ne furent entièrement débarrassés du paganisme que pendant le onzième. Cette lenteur du peuple franc à suivre son roi dans les chemins où il venait d'entrer s'explique par la torpeur morale de toute barbarie: elle n'était pas le fait d'une opposition de principe, et rien n'eût été plus éloigné de l'esprit des Francs, à cette heure, que de prendre ombrage de la vie religieuse d'un monarque aimé et victorieux[490].

[487] Grégoire de Tours, Vitæ Patrum, VI, 2.

[488] Vita sancti Vedasti, c. 7, S R M, III, 410.

[489] Vita sancti Amandi, par Baudemund.

[490] Cependant Dubos, II, p. 538; Fauriel, II, p. 59; Pétigny, II, p. 418; Loebell, 2e édit., p. 329, Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. XLVII, suivis de quantité d'écrivains qui parlent d'après eux, affirment que lors du baptême de Clovis, les Francs qui voulurent rester païens se séparèrent de lui et allèrent se mettre sous les ordres de Ragnacaire de Cambrai. Pétigny va même plus loin en affirmant qu'à cette occasion Ragnacaire se sépara ouvertement de Clovis. A supposer que Ragnacaire existât encore à cette date (on a vu plus haut que le contraire est probable), il y a là une grave erreur, résultant de l'interprétation vicieuse du passage d'Hincmar que voici: Multi denique de Francorum exercitu necdum ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium aliquamdiu degerunt, donec Christi gratia cooperante gloriosis potitus victoriis, eundem Raganarium flagitiis turpitudinum inservientem vinctum a Francis sibi traditum rex Chlodowicus occidit, et omnem Francorum populum per beatum Remigium ad fidem converti et baptizari obtinuit. L'idée d'Hincmar est très claire, sinon bien exacte: il se figure que tous les Francs de Clovis se sont convertis avec lui, et il ajoute que ceux qui faisaient partie du royaume de Ragnacaire restèrent païens (comme leur roi) jusqu'à la conquête de ce royaume par Clovis. Il n'est pas question là de soldats de Clovis qui l'auraient quitté pour protester contre sa conversion, et qui seraient allés servir Ragnacaire. J'ajoute que si Hincmar ne nomme ici que Ragnacaire et non Chararic, c'est parce qu'il considère ce dernier comme étant déjà converti ainsi que son fils, sur la foi de la légende qui montre Clovis les introduisant de force dans l'ordre du clergé.

L'instruction religieuse des hommes de Clovis fut menée rapidement, et il fallut fixer la date de la cérémonie du baptême. Une antique tradition, qu'on disait remonter jusqu'aux Apôtres, voulait que ce sacrement ne fût administré que le jour de Pâques, afin que cette grande fête pût être, en quelque sorte, le jour de la résurrection pour les hommes et pour Dieu[491]. Mais le respect de la tradition ne prévalut pas, dans l'esprit des évêques, sur les raisons majeures qu'il y avait de ne pas prolonger le catéchuménat du roi et des siens. En considération des circonstances tout à fait exceptionnelles, on crut devoir s'écarter pour cette fois de la règle ordinaire, en fixant la cérémonie à la Noël. Après la fête de Pâques, la Nativité du Sauveur était assurément, dans toute l'année liturgique, celle qui, par sa signification mystique et par la majesté imposante de ses rites, se prêtait le mieux au grand acte qui allait s'accomplir.

[491] Voir, pour la Gaule, le canon 18 du concile d'Auxerre et le canon 3 du deuxième concile de Mâcon. Toutefois il y a des exemples que dans la Gaule du sixième siècle on administrait le baptême à Noël (Grégoire de Tours, VIII, 9).