[74] Sur les sévices des ariens à Tournai et sur l'expulsion des catholiques, il n'y a d'autre témoignage que celui d'un Vita Eleutherii, qui n'est pas antérieur au XIe siècle, et qui manque de toute autorité. V. l'Appendice.
Un peuple aussi ardent à propager sa foi chez les catholiques du dehors devait résister difficilement à la tentation de l'imposer à ceux du dedans, et la persécution religieuse était comme sa pente naturelle. Mais les premiers rois visigoths étaient trop fins politiques pour ne pas comprendre la nécessité de ménager l'Église, et ils tinrent en bride les impatiences sectaires de leurs compatriotes. Ils eurent des relations d'amitié avec plusieurs des grands prélats de la Gaule méridionale; c'est ainsi qu'Orientius, le saint évêque d'Auch, était le commensal de Théodoric Ier[75], et que Théodoric II parvint, comme on l'a vu plus haut, à faire la conquête de Sidoine Apollinaire. Quant au prince Frédéric, nous le voyons réclamer auprès du pape Hilaire contre une élection épiscopale irrégulière, et le pape parle de lui en l'appelant son fils[76]. Ces relations courtoises auraient pu continuer longtemps entre l'Église et les rois: des deux côtés on y avait intérêt. Mais le fanatisme grossier et aveugle des masses barbares ne pouvait envisager sans défiance les preuves de respect que leurs souverains donnaient aux prélats; elles y voyaient une trahison, elles attendaient d'eux qu'ils les aidassent dans leur conflit quotidien avec les orthodoxes. Pour résister à leur impatience, pour leur refuser les mesures de rigueur qu'elles réclamaient à grands cris, il eût fallu chez les rois une grande somme de justice, de courage et de clairvoyance politique; il leur eût fallu surtout une popularité bien assise, et une autorité qui ne tremblât pas devant le murmure des foules.
[75] Vita sancti Orientii dans les Bollandistes, t. I de mai.
[76] Lettre du pape Hilaire à Léonce d'Arles dans Sirmond, Concil. Gall., I, p. 128.
Le moment vint où ces conditions ne se trouvèrent plus réunies sur le trône. Euric devait sa couronne à un fratricide; il n'osa pas, en donnant un nouveau grief à son peuple, s'exposer à s'entendre rappeler l'ancien; il fut persécuteur comme ses prédécesseurs avaient été tolérants, par raison d'État. Ce roi, qui se montra plein d'égards pour l'Auvergne récemment conquise, jusqu'au point de lui donner un gouverneur indigène et catholique[77], partageait, au reste, les passions religieuses de son peuple. Le nom de catholique lui faisait horreur; par contre, il professait un grand attachement pour le culte arien, auquel il attribuait sa prospérité. On eût pu, dit un contemporain, le prendre pour un chef de secte plutôt que pour un chef de peuple[78]. La persécution cependant n'eut pas sous lui le caractère de brutalité féroce qui marqua celle des Vandales d'Afrique. On dirait plutôt qu'il chercha, dès les premiers jours, à donner le change sur ses vrais mobiles, et qu'il voulut avoir l'air de ne frapper que lorsqu'il était provoqué. Ce n'est pas qu'il reculât devant l'effusion du sang: nous savons qu'il a immolé plusieurs évêques[79], et une ancienne tradition locale nous apprend que saint Vidien de Riez périt pour la foi sous les coups des Goths[80]. D'autres furent envoyés en exil, comme Sidoine Apollinaire, comme Faustus de Riez, comme Crocus de Nîmes, comme Simplicius, dont on ignore le siège. Mais c'étaient là des mesures isolées. Ce qui est plus grave, c'est qu'Euric imagina de faire périr le culte catholique par l'extinction graduelle de la hiérarchie. Il défendit de pourvoir aux sièges épiscopaux devenus vacants, et c'est ainsi qu'en peu d'années la tradition du sacerdoce fut interrompue à Bordeaux, à Périgueux, à Rodez, à Limoges, à Javoulz, à Eauze, à Comminges, à Auch, et dans d'autres villes encore. A ceux qui restaient, toute communication fut interdite avec le dehors; éternelle et illusoire précaution de tous les persécuteurs contre la puissance de la solidarité catholique[81]! Les rangs du clergé inférieur s'éclaircissaient rapidement, et, comme là aussi le recrutement était à peu près impossible, l'exercice du culte catholique fut arrêté dans une multitude d'endroits. Les églises abandonnées tombaient en ruines, les toits s'effondraient, les épines envahissaient les sanctuaires ouverts à tous les vents, les troupeaux couchaient dans les vestibules des lieux saints, ou venaient brouter l'herbe au flanc des autels profanés. Déjà les villes elles-mêmes se voyaient envahies par ces vides de la mort, et les populations, privées de leurs pasteurs et de leur culte, s'abandonnaient au désespoir[82].
[77] G. Kurth, Les comtes d'Auvergne au sixième siècle. (Bull. de l'Acad. Roy. de Belgique, 1899, 11e livraison).
[78] Sidoine Apollinaire, Epist., VII, 6.
[79] Grégoire de Tours, II, 25.
[80] V. sur saint Vidien les Bollandistes du 8 septembre, t. III, p. 261.
[81] Sidoine Apollinaire, IV, 10.