Saint Maixent (26 juin).—La rédaction primitive de la vie de ce saint, connue et utilisée par Grégoire de Tours (v. ci-dessus p. 237), a été remplacée de bonne heure par deux recensions plus modernes. La première se trouve dans Mabillon (Acta Sanctorum O. S. B., t. I), la seconde dans les Bollandistes (Acta Sanctorum, t. V de juin). Cette dernière contient des indices de postériorité qui ne permettent pas de la faire remonter au delà du commencement du septième siècle. L'autre n'est guère plus ancienne, car elle a en commun avec la précédente l'amplification légendaire qui introduit Clovis lui-même dans l'épisode du soldat pillard, et le fait tomber aux genoux du saint. Sur la modernité de ces recensions, voir mon étude sur les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours.
Saint Melaine (6 janvier).—Nous possédons actuellement la vie de saint Melaine en trois recensions. L'une se trouve dans les Acta Sanctorum des Bollandistes, t. I de janvier; une autre a été publiée par les Bollandistes dans le t. I du Catalogus codicum hagiographicorum bibliothecæ nationalis Parisiensis, p. 71, et en partie dans les Scriptores Rerum Merovingicarum, t. III, la troisième enfin dans le t. II du Catalogus, p. 531.
C'est cette dernière qui paraît aux Bollandistes modernes la plus ancienne, tandis que M. Lippert (Zur Vita Melanii dans Neues Archiv, t. XIV, 1889) et M. Krusch, (S. R. M., t. III, p. 370) ont prouvé, d'une manière selon moi irréfutable, que c'est la première qui est la plus ancienne. Contrairement à Bollandus, qui regarde la vie comme contemporaine, et qui est suivi par dom Rivet (Histoire littéraire de la France t. III) et par dom Plaine (Étude comparative des trois anciennes Vies de saint Melaine dans Revue historique de l'Ouest, t. V et VIII; cf. Analecta Bollandiana, t. XIII, p. 179) les deux érudits allemands rendent vraisemblable qu'elle est du neuvième siècle, et antérieure à la translation des reliques du saint à Bourges en 853, mais postérieure à l'Adnotatio de Synodis, qui est elle-même du huitième ou du neuvième siècle et qui a servi de source à la Vie.
Saint Mesmin, abbé de Micy (15 décembre).—Nous possédons deux Vies de saint Mesmin de Micy. La première existe dans des manuscrits du dixième siècle, et a été copiée au onzième par Hugues de Flavigny. Mabillon, qui l'a publiée dans les Acta Sanctorum O. S. B., t. I, la croit du septième siècle. Nous en possédons une rédaction assez différente, dont la partie substantielle a été publiée par les Bollandistes, dans le Catalogus codicum hagiographicorum bibl. nat. Paris., t. I, pp. 300-303, d'après un manuscrit du onzième siècle. Bien que cette Vie ait déjà un caractère assez légendaire, elle paraît cependant reposer sur un fond historique solide, et avoir connu un diplôme de fondation de l'abbaye, émis par Clovis. La seconde a pour auteur Bertold, moine de Micy, et est dédiée à l'évêque Jonas d'Orléans († 843). Il y aurait lieu d'examiner les rapports qu'il y a entre ces deux documents, jusqu'à présent fort peu étudiés, et dont le premier mérite une sérieuse attention.
Saint Paterne, évêque de Vannes (15 avril).—Sa vie se trouve dans les Acta Sanctorum des Bollandistes, tome II d'avril. C'est un écrit du quatorzième siècle, dû au moine Jean de Tynemouth, rempli de fables, et qui identifie de la manière la plus bizarre ce saint d'Armorique avec un saint gallois du même nom, vénéré dans le Cardiganshire. Le saint Paterne historique fut ordonné évêque de Vannes vers 465; on ne sait pas la date de sa mort, mais au concile d'Orléans, en 511, son successeur était Modestus. Au reste, le premier document qui le mette en rapport avec Clovis est un sermon prêché au douzième siècle à Vannes et contenant une description des reliques de l'église de cette ville; un fragment de ce document a été publié par M. A. de la Borderie dans Saint Paterne, premier évêque de Vannes, Vannes 1893, et dans l'Histoire de Bretagne, t. I, p. 331. Contre ce rapprochement, voyez Mgr Duchesne, Saint Paterne, Revue Celtique, (1893) et Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule t. II (1900), p. 371.
Saint Remi, évêque de Reims (1er octobre).—Nous savons qu'il existait du temps de saint Grégoire de Tours une Vie de saint Remi, dans laquelle, selon toute apparence, le chroniqueur franc avait puisé une bonne partie de ses renseignements sur Clovis. (V. ci-dessus p. 236.) Cette Vie, malheureusement, disparut de bonne heure, et fut remplacée vers le commencement du huitième siècle, si je ne me trompe, par un écrit qui laissait de côté le rôle public du saint pour ne le faire connaître que comme thaumaturge (Acta Sanctorum des Bollandistes, t. I d'octobre; Ghesquière, Acta Sanctorum Belgii, t. I; M. G. H., Auctores Antiquissimi, t. IV, édition de Krusch dans les œuvres de Fortunat). Cette Vie, que Hincmar attribue par erreur à Fortunat, trahit sa basse époque par sa destination exclusivement liturgique et par son ignorance de la biographie du saint, et elle est presque entièrement dépourvue de valeur historique; aussi est-on étonné de voir un critique du mérite de M. Krusch s'obstiner à l'identifier avec le Vita Remigii lu par Grégoire de Tours. Revenant sur la question pour répondre aux objections que je lui ai présentées en 1888, M. Krusch ne trouve à m'opposer que de gros mots au lieu de bonnes raisons, et se voit finalement obligé, par la logique de son erreur et par l'impossibilité où il s'est mis d'expliquer l'origine du récit de Grégoire sur la conversion de Clovis, d'imaginer que le tout est une invention de Grégoire lui-même. (V. Neues Archiv, t. XX, 1895, et mon étude sur Les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, avec les auteurs qui y sont cités). Cette conclusion s'impose, étant donné le point de vue défendu par M. Krusch, mais elle en démontre aussi la foncière défectuosité. Aucun critique au courant des choses mérovingiennes n'admettra que Grégoire ait tiré de sa seule imagination des tableaux comme celui du baptême de Clovis. Et j'imagine que l'identification de l'œuvre du pseudo-Fortunat avec la Vie primitive de saint Remi rencontrera peu de partisans. Hincmar nous dit d'ailleurs qu'elles étaient distinctes, et ce n'est pas écarter son témoignage que de dire qu'il est un faussaire, et d'alléguer qu'il nous raconte sur ce vieil écrit un vrai roman. Même en accordant ces deux points à M. Krusch, il n'en restera pas moins établi que Hincmar était convaincu de la non-identité des deux textes. Nous le voyons qui cherche à se procurer l'ancienne Vie et qui écrit au roi Louis pour s'en informer (V. Flodoard dans M. G. H. XIII, pp. 511, 512); sa sincérité sous ce rapport ne fait donc pas de doute, et, s'il en est ainsi, il devient bien difficile de contester la valeur de son témoignage. Et sur quoi se fonderait-on aujourd'hui pour se croire autorisé à prétendre que Hincmar se trompait et que la Vie qui était l'objet de ses recherches n'avait jamais existé?
On comprend que, la vie primitive ayant disparu et l'œuvre du pseudo-Fortunat n'ayant aucune valeur, Hincmar se soit préoccupé de fournir au public une biographie plus sérieuse de l'apôtre des Francs. Il composa donc, vers 878, l'écrit que nous possédons sous son nom. (V. Acta Sanctorum des Bollandistes, t. I. d'octobre et S. R. M., t. III (édition de Krusch, qui donne un texte plus complet.)
C'est un ouvrage composé selon les procédés compilatoires de l'érudition d'alors, et prenant pour principe cette parole de Beda que «la vraie loi de l'histoire, c'est de mettre simplement par écrit, pour l'instruction de la postérité, ce que l'on a recueilli sous la dictée de la voix publique. (Vita S. Remigii præf. p. 253, d'après Beda le Vénérable, Hist. eccl. Angl., præf.) Les sources principales sont le Vita du pseudo-Fortunat et le Liber Historiæ, qu'il cite sous le nom de Historiæ (c. 11) et auquel il renvoie ailleurs par ces mots: Sicut lector in suo loco pluries legere potest. (Vita. S. Remigii dans AA. SS. IV, 53, et dans Krusch S. R. M. III, p. 293.) Il dit également avoir possédé quelques feuillets, en fort mauvais état, de la vie du sixième siècle, et il raconte au sujet de cet ouvrage une historiette qui a tout l'air, à première vue, d'un de ces lieux communs, chers aux romanciers et aux poètes du moyen âge. Par contre, il ne paraît pas avoir connu Grégoire de Tours ni Frédégaire, puisqu'il ne leur emprunte rien de ce qu'ils ont en plus que le Liber Historiæ, et qu'il suit pas à pas ce dernier[365]. Outre les renseignements puisés dans ces sources écrites, Hincmar a mis en œuvre bon nombre de traditions orales, les unes ecclésiastiques, les autres populaires, qui présentent un vif intérêt pour la connaissance du milieu où elles se racontaient. Enfin, ne résistant pas à l'envie d'exagérer l'importance de Remi et aussi celle du siège de Reims, Hincmar a introduit son héros dans tous les épisodes de la vie de Clovis et lui a fait honneur de toutes ses œuvres. Il serait très intéressant de faire le départ de ces trois catégories de renseignements, et d'établir, par une étude critique sur les sources du Vita Remigii, comment procédait l'érudition du neuvième siècle pour reconstituer l'histoire d'un passé lointain. Dès maintenant, toutefois, on est fixé sur le degré d'historicité de l'ouvrage, et l'on ne souscrira plus au jugement de Dubos, disant qu'«on doit regarder la vie de saint Remi, compilée par Hincmar, plutôt comme un monument du sixième siècle que comme une production du neuvième, puisque son auteur s'est servi pour le composer d'un ouvrage écrit dès le sixième siècle, etc.» (Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans la Gaule, livre III, ch. 19). D'autre part, traiter tout bonnement Hincmar de faussaire, et placer la Vie de saint Remi dans les documents apocryphes, comme font M. Krusch et à sa suite Wattenbach (Deutschlands Geschichtsquellen, 6e édition, Berlin 1894, t. II, p. 494), c'est une injustice manifeste, et qui ne peut s'expliquer que par la plus étrange prévention.
[365] M. Krusch S. R. M., III, p. 240, croit que Hincmar a connu Grégoire de Tours et Frédégaire, mais reconnaît qu'il les a peu utilisés: Neque vero ex ipsis deprompsit nisi pauca verba. Et il cite Grégoire H. F. II, 27 et 31, et Frédégaire, II, 58, III, 16, 21 dont on retrouverait trace dans le Vita Remigii, cc. 11, 15, 14. Je ne puis me le persuader. En ce qui concerne Grégoire, les deux passages où la coïncidence verbale du Vita Remigii est un peu plus grande avec Grégoire qu'avec sa source ordinaire, qui est le Liber Historiæ, ils prouvent peut-être que Hincmar avait sous les yeux une meilleure recension de ce dernier ouvrage que celle que nous avons conservée. Quant à Frédégaire, que Hincmar suit pour le nom de l'évêque qui est le héros du vase de Soissons, et aussi pour la date du baptême de Clovis, qu'il place à Pâques et non à Noël comme Grégoire, le doute serait plus plausible; cependant il n'est pas prouvé que Hincmar n'ait pas trouvé ce double renseignement ailleurs, et que le premier, notamment, ne lui avait pu être fourni par des écrits de sa propre église. Par contre, si Hincmar avait connu Grégoire, ne lui aurait-il pas emprunté sa comparaison de saint Remi avec saint Silvestre, si flatteuse pour son héros, et n'aurait-il pas reproduit, d'après lui, la lettre du saint à Clovis, pour le consoler de la mort de sa sœur?
Les vies modernes de saint Remi, parmi lesquelles nous ne signalerons que celle de M. l'abbé Haudecœur: Saint Remy évêque de Reims, apôtre des Francs, Reims, 1896, pèchent toutes par la même répugnance que montrent leurs auteurs à débarrasser une bonne fois sa biographie de la végétation légendaire et fabuleuse qui en défigure le caractère. On trouvera l'énumération de tous ces écrits, jusqu'à 1890, dans l'excellent opuscule de M. H. Jadart: Bibliographie des ouvrages concernant la vie et le culte de saint Remi (Travaux de l'Académie nationale de Reims, t. LXXXVII, 1891), et on lira aussi avec fruit, du même auteur, La Vie de saint Remi dans la poésie populaire. (Même recueil, t. XCVII, 1895.)