—Mon cheval noir! Il me semble entendre déjà le chant du coq. Bientôt le sablier sera écoulé! Mon noir! mon noir! Je sens l'air du matin. Dépêche-toi, hâte-toi!… Finie, finie est notre course! Le lit nuptial s'ouvre pour nous: les morts vont vite: nous voici arrivés!»
Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer: de sa houssine légère, il frappe… les verrous se brisent et les deux battants s'ouvrent avec fracas. Leur élan rapide les emporte par-delà les tombes qui apparaissent de tous côtés à la clarté de la lune.
Mais voyez, voyez! Au même instant, Dieu! quel affreux miracle! Le manteau du cavalier tombé en poussière[7], sa tête est changée en une tête de mort décharnée, son corps est un squelette armé d'une faux et d'un sablier!
Le cheval noir se cabre furieux; il hennit, vomit des flammes, et s'abîme dans de sombres profondeurs. Des hurlements, des hurlements descendent des sphères célestes, des gémissements sortent du fond des tombes. Le coeur de Lénore palpitait avec angoisse entre la vie et la mort.
Alors, à la lueur de l'astre nocturne, et se tenant par la main, dansèrent en rond, autour d'elle, de pâles fantômes, et ils entonnèrent l'hymne suivante:
«Patience! Patience! si la douleur brise ton coeur, ne blasphème jamais le Dieu du ciel! Ton corps est délivré; Dieu ait pitié de ton âme!»
LA FILLE DU PASTEUR DE TAUBENHAIN
Dans le jardin du pasteur de Taubenhain[8] il y a un bosquet, fréquenté chaque nuit par des esprits: on y entend des bruits étranges, semblables à un murmure plaintif, et quelquefois à un pénible gémissement: on croit distinguer aussi les efforts et la lutte d'une colombe qui se débat entre les serres de l'épervier.
Une flamme se promène lentement au bord de l'étang marécageux; sa lumière est faible et triste. On voit une petite place qui ne produit aucune herbe et que n'arrosent ni la pluie ni les rosées: le vent en passant sur cet endroit rend des sons lugubres.
La fille du pasteur de Taubenhain était innocente comme la tourterelle: encore au printemps de la vie, pleine de grâces[9] et de beauté, elle était l'objet des hommages d'une foule d'amants qui tous désiraient obtenir sa main.