Ainsi s'exprime la chanson; mais les faits ne se passèrent pas ainsi. L'histoire nous montre Maliouta en faveur auprès d'Ivan Vasiliévitch longtemps encore après 1565. Beaucoup de favoris, à diverses époques, tombèrent victimes des soupçons du Tzar. Les Basmanof, Griazny, Viazemski succombèrent, mais Maliouta ne perdit pas un instant la confiance du Tzar. Suivant la prédiction de la vieille Onoufrevna, il ne reçut pas son châtiment en ce monde et il mourut d'une mort honorable. Une inscription du monastère Saint-Joseph Volotski, où son corps fut enterré, constate qu'il fut tué sous Païda en servant son souverain.
Comment Maliouta parvint-il à se disculper de la calomnie qu'il avait forgée?—Nous ne le savons pas.
Peut-être Ivan, quand son âme inquiète se fut apaisée, attribua-t-il la démarche de son favori à un zèle qui l'avait induit en erreur; peut-être ses soupçons contre le Tzarévitch ne cessèrent-ils pas complétement. Quoi qu'il en soit, Skouratof non-seulement ne perdit pas la confiance du Tzar, mais à partir de cette époque il lui fut encore plus cher. Jusque-là, la Russie seule haïssait Maliouta, maintenant le Tzarévitch lui-même partageait l'horreur générale. Ivan resta désormais son seul appui; l'exécration universelle répondait au Tzar de sa fidélité.
L'allusion à Basmanof ne passa pas non plus inaperçue. Le germe du soupçon resta dans le cœur d'Ivan et quoiqu'il ne poussât pas immédiatement de racines, il refroidit considérablement l'amitié du Tzar pour son grand échanson. Ivan ne pardonnait jamais à celui dont il avait eu peur un moment, alors même qu'il reconnaissait que ses craintes étaient vaines.
CHAPITRE XV
LA CÉRÉMONIE DU BAISER.
Il est temps de retourner à Morozof. L'émotion d'Hélène en présence de Sérébrany n'avait pas échappé à la pénétration du boyard. D'abord, il l'avait attribuée à une rencontre avec Viazemski, mais plus tard un nouveau soupçon s'éleva dans son âme.
Après avoir dit adieu au prince et l'avoir reconduit jusqu'à la porte, Morozof rentra chez lui. Ses épais sourcils étaient contractés; des rides profondes sillonnaient son front; son visage était en feu, il avait peine à respirer.
En ce moment Hélène dort, pensa-t-il, elle ne m'entendra pas; je vais faire un tour de jardin, la fraîcheur me fera du bien.
Morozof sortit; le jardin était dans l'obscurité: en approchant de la palissade, il vit un vêtement blanc. Surpris, il chercha à distinguer. Soudain quelques paroles arrivèrent à son oreille. Le vieillard s'arrêta, il avait reconnu la voix de sa femme. Derrière la palissade se dessinait, sur le ciel étoilé, la forme vague d'un cavalier. L'inconnu se courba vers Hélène et lui dit quelque chose. Morozof retint sa respiration, mais une rafale du vent, en secouant les sommets des arbres, emporta la voix et les paroles du cavalier. Quel était cet inconnu? Viazemski avait-il réussi par sa persévérance à plaire à Hélène? Le cœur de la femme est une énigme indéchiffrable: Aujourd'hui elle accepte ce qui lui répugnait la veille. Ou n'était-ce pas plutôt Sérébrany qui avait donné rendez-vous à sa femme? Qui sait? Peut-être le prince, qu'il avait reçu comme un fils, venait-il au même instant de faire un affront sanglant au meilleur ami de son père, à celui qui était prêt à mettre sa propre vie en danger pour sauver Sérébrany de la colère du Tzar!
Mais non, pensait Morozof, ce n'est pas Sérébrany; c'est quelque opritchnik, favori nouveau du Tzar. C'est une bonne fortune pour eux de déshonorer un boyard en disgrâce. Et cette femme, serpent réchauffé dans mon sein! ne l'ai-je pas aimée tendrement? ne la traitai-je pas comme une fille chérie? n'est-ce pas volontairement qu'elle a accepté ma main? ne me témoignait-elle pas sa reconnaissance hypocrite? ne m'a-t-elle pas juré fidélité? Non jamais, Droujina, il ne faut compter sur la loyauté féminine! la fidélité des femmes, c'est un donjon élevé qu'il leur faut, des portes de chêne et de gros verrous! Tu t'es trop hâté, Droujina, de confier ton honneur à une jeune fille. Ton cœur ardent t'a fait perdre l'esprit, vieillard. Les gens de Moscou rient de ton malheur.