Ainsi pensait Morozof et ses conjectures le torturaient. Il aurait voulu avancer, mais le cavalier pouvait s'enfuir et le boyard n'aurait pas reconnu son ennemi. Il résolut d'attendre.
Comme à dessein, pendant cette soirée, le vent ne cessa pas de souffler et la lune fut toujours masquée par les nuages. Morozof ne reconnut ni la voix ni le visage du cavalier. Il entendit seulement la boyarine prendre congé de lui en versant des larmes.
Hélène passa près de Morozof sans l'apercevoir. Droujina la suivit lentement.
Le lendemain, il ne laissa paraître aucune émotion. Il fut avec Hélène, comme toujours, attentif et bienveillant. Parfois seulement, quand elle ne le regardait pas, le boyard s'oubliait, ses sourcils se contractaient et son regard devenait menaçant. Une pensée terrible oppressait alors l'esprit du boyard. Il se demandait comment il pourrait trouver son ennemi.
Quatre jours s'écoulèrent. Morozof était assis devant une table de chêne, sur laquelle se trouvait un livre ouvert. La reliure de ce livre était de velours pourpre avec des encoignures et des fermoirs d'argent. Mais le boyard ne pensait pas à lire: ses yeux glissaient sur les ornements bigarrés et les dessins bizarres des pages, et son imagination allait de l'appartement de sa femme à la palissade du jardin.
La veille, Sérébrany était revenu de la Sloboda et, acquittant sa promesse, il avait fait une visite à Morozof.
Ce jour-là, Hélène avait prétexté une indisposition et n'était pas sortie de sa chambre. L'accueil de Morozof ne se ressentit aucunement des soupçons qui agitaient son âme. Mais en le félicitant de son heureux retour et en accomplissant envers lui les devoirs de l'hospitalité la plus affectueuse, il ne cessa pas d'observer l'expression de son visage et d'y chercher quelque indice de son crime. Sérébrany fut rêveur, mais franc et ouvert comme par le passé. Morozof ne découvrit rien.
Et voilà à quoi il pensait maintenant, assis à la table devant un livre ouvert.
Ses réflexions furent interrompues par l'apparition d'un serviteur. Celui-ci, en voyant le front contracté de son maître, s'arrêta respectueusement. Morozof l'interrogea du regard.
—Seigneur, des gens du Tzar s'avancent de ce côté. A leur tête se trouve le prince Viazemski; faut-il les recevoir?