—As-tu les yeux crevés? répondit l'un d'eux, ne vois-tu pas qui nous sommes? c'est assez clair! Les opritchniks ne relèvent que du Tzar.

—Morbleu! cria Sérébrany: si vous faites cas de votre vie, répondez la vérité.

—Mais toi, tu tombes donc du ciel, dit avec un sourire railleur le jeune homme à la barbe noire. Tu n'as jamais vu d'opritchniks? d'où viens-tu donc? en tous cas, mieux eût valu pour toi de rester sous terre.

L'entêtement des brigands fit perdre patience à Nikita Romanovitch.—Écoute, jeune homme, dit-il,—ton courage m'a séduit, j'aurais voulu t'épargner; mais, si tu ne me dis pas à l'instant même qui tu es, aussi vrai que Dieu est saint, je vais donner l'ordre qu'on te pende.

Le brigand se redressa fièrement.—Je suis Mathieu Khomiak, répondit-il, écuyer de Grégoire Skouratof; je sers avec fidélité mon maître et le Tzar dans l'opritchna. Le balai que nous portons à notre selle, signifie que nous balayons la trahison de la terre russe, et cette tête de chien, que nous dévorons ses ennemis. Tu vois qui je suis; dis-moi maintenant à ton tour comment il faut t'appeler? de quel nom il faudra se souvenir quand on t'aura tranché la tête?

Le prince eût pardonné à l'opritchnik son audacieux langage,—l'impassibilité de cet homme en présence de la mort lui plaisait; mais Mathieu Khomiak calomniait le Tzar et Nikita Romanovitch ne pouvait souffrir cela. Il fit un signe à ses soldats. Accoutumés à obéir, émus eux-mêmes de l'audace des brigands, ceux-ci leur passèrent les nœuds coulants autour du cou et se disposèrent à exécuter sur eux la sentence qui peu auparavant avait menacé le pauvre paysan, lorsque le plus jeune des deux hommes que le prince avait fait détacher, s'approcha de lui.

—Permets-moi, boyard, de te dire un mot.

—Parle.

—Tu as fait aujourd'hui, boyard, une bonne œuvre, tu nous as délivrés des mains de ces fils de chien. Nous voulons payer ton bienfait par un bon conseil. Il est évident que tu n'as pas vécu à Moscou depuis longtemps. Nous, nous savons ce qui s'y passe maintenant. Écoute. Si tu tiens à la vie, ne fais pas pendre ces bandits, laisse-les aller. Mets aussi en liberté ce démon de Khomiak. Ce n'est pas dans leur intérêt, mais dans le tien, boyard. Si jamais ils nous tombent dans les mains, j'en jure par le Christ, je les pendrai moi-même. Ils n'échapperont pas à la corde, seulement ce n'est pas à toi à les envoyer au diable, mais à nos frères.

Le prince examinait l'inconnu avec étonnement. Ses yeux noirs exprimaient l'énergie et la pénétration, une barbe foncée couvrait toute la partie inférieure de son visage, qu'éclairaient des dents fortes, d'une blancheur éclatante. A en juger par son vêtement, ou pouvait le prendre pour un marchand ou un riche paysan, mais il parlait avec une telle assurance et paraissait si sincère en voulant mettre le boyard sur ses gardes, que celui-ci se mit à le considérer plus attentivement. Alors le prince reconnut que les traits de cet homme portaient l'empreinte d'une intelligence et d'une audace peu ordinaires. Son regard dévoilait un chef habitué à commander.