Le meunier courut de nouveau au moulin et en revint avec un flacon sous le bras et un gobelet d'argent à la main.

—En voilà du vin, du bon vin! dit-il en inclinant le flacon sur le gobelet. A ta santé, boyarine! Ce vin et ce gobelet m'ont été donnés par un brave homme… on l'appelle Persten. Hé! hé! Il y a par ici beaucoup de braves gens qui vivent dans la forêt: je suis leur ami à tous. Mange, boyarine! Pourquoi ne goûtes-tu pas ces rayons de miel? Ce n'est pas du miel ordinaire, tu n'en trouverais pas de pareil à cent verstes à la ronde, et pourquoi? parce que je me connais en abeilles mieux que qui que ce soit. Je ne suis pas comme tout le monde. Chaque année je jette dans le marais au père des eaux mes meilleures ruches: voilà pour toi, père, mange! Hé! hé! Et lui, boyarine, que Dieu le garde en santé! lui, prend soin de mes autres ruches. C'est lui qui a amené les abeilles sur la terre. Un jour que son cheval était fatigué, il le jeta dans un marais: ce fut de ce cheval que naquirent les abeilles; et les pêcheurs jetèrent leurs filets et ramenèrent des abeilles au lieu de poissons… Eh! boyarine, tu manges peu, tu ne bois pas! Voyons si je ne vais pas te forcer à goûter de ce petit vin. A la santé… hé! hé! à la santé du prince… du prince, c'est-à-dire, pas de celui-ci, mais de Sérébrany! Que Dieu lui donne la santé, as-tu vu comme il a arrangé l'autre, c'est-à-dire Viazemski! Et ce boyard Droujina, hé! hé! A sa santé, boyarine! Tu resteras ici cachée pendant deux jours, puis nous irons où tu voudras, soit chez Droujina, soit chez Sérébrany, cela m'est égal, à ta santé!

Les paroles du meunier ivre retentissaient étrangement et bizarrement dans le cœur d'Hélène. Ses pensées les plus cachées lui semblaient connues; on eût dit qu'il lisait dans son cœur: la torche accrochée à la muraille éclairait d'une vive lumière son visage ridé; ses yeux gris étaient obscurcis par l'ivresse, cependant ils semblaient pénétrer Hélène de part en part. Sa peur la reprit, elle se mit à prier à haute voix.

—Hé! hé! disait le meunier, prie, prie, cela ne me fait pas peur… la prière ne m'effraie pas, je ne m'en irai pas en fumée, je ne suis pas le premier venu… le père des eaux me connaît et le père des forêts aussi; les naïades, les fées, les lutins me connaissent, tous me connaissent… moi… moi… Tiens, veux-tu, je vais les appeler? Chikal! Likal!

—Mon Dieu! murmurait Hélène.

—Chical! Likal! eh bien? Elles viendront. Attends, je vais les chercher. Bdou, bdou!

Le vieillard se leva et, moitié trébuchant, moitié dansant, il sortit de la grange. Hélène épouvantée ferma la porte sur lui. Pendant longtemps elle entendit le meunier se parlant à lui-même.

—Tous me connaissent, répétait-il d'une voix de moins en moins assurée, et le père des forêts et le père des eaux… et les naïades… et les lutins. Je ne suis pas le premier venu… tous me connaissent; bdou, bdou!

On entendit le vieillard danser et sauter en cadence, puis sa voix faiblit, il se coucha sur le sol et bientôt retentit son ronflement sonore qui pendant toute la nuit se joignit au bruit que faisait, en tournant, la roue du moulin.

CHAPITRE XVIII
UNE VIEILLE CONNAISSANCE.