—Voilà vraiment des gens joyeux, pensa-t-il, on voit bien qu'ils ne sont pas d'ici. Il y a déjà longtemps que mes conteurs m'ennuient, c'est toujours les mêmes histoires. Depuis que je me suis un peu oublié avec l'un d'eux, ils ont tous une peur terrible de moi; impossible d'en tirer un mot amusant: comme si c'était ma faute que l'âme de ce coquin ne fût pas plus solidement attachée à son corps! écoute, mon brave; sais-tu des contes?
—Des contes! répondit l'aveugle; il y a quelques jours nous racontions au voiévode de Staritza l'histoire de la chèvre enchantée: cette chèvre devint elle-même voiévode ce qui fit qu'il nous mit à la porte après nous avoir fait rouer de coups. Nous ne conterons jamais plus rien.
Il serait difficile de rendre le rire homérique qui retentit parmi les opritchniks. Le voiévode de Staritza n'était pas en faveur auprès du Tzar. La raillerie de l'aveugle tombait donc à propos.
—Écoutez, enfants, dit le Tzar, allez à la Sloboda, vous attendrez mon retour au palais; vous êtes envoyés par le Tzar lui-même, on vous donnera tout ce que vous demanderez. En rentrant j'écouterai vos récits.
Au mot: Tzar, les aveugles se troublèrent.
—Seigneur! père! dirent-ils en se précipitant à genoux, pardonne nos paroles grossières, ne nous fais pas trancher la tête, nous avons péché par ignorance.
Le Tzar sourit de l'effroi des aveugles et galopa de nouveau dans la plaine pour y continuer la chasse; tandis que les aveugles, sous la conduite de leur guide, prirent le chemin de la Sloboda.
Tant que la foule des opritchniks put les voir, ils se soutinrent l'un l'autre et trébuchèrent continuellement; aussitôt qu'un détour du chemin les eut mis à l'abri des regards, le plus jeune des aveugles s'arrêta, jeta un coup d'œil rapide de tous côtés et dit à son compagnon:
—Eh bien! père Korchoun, n'es-tu pas las de trébucher? Allons, cela va bien jusqu'ici; pourquoi fronces-tu les sourcils, père? regrettes-tu de m'avoir accompagné?
—Ce n'est pas cela, répondit le vieux brigand; j'ai promis de te suivre, je ne broncherai pas; mais je ne sais pas ce qui m'arrive, jamais de la vie je n'ai eu le cœur si oppressé; toujours ce souvenir terrible me revient à l'esprit.