—Qui êtes-vous, mes braves? demanda-t-il, d'où venez-vous et où allez-vous?
—Passe ton chemin! répondit le plus jeune des aveugles:—tu aimes trop à apprendre, tu mourras jeune.
—Coquin! cria l'un des opritchniks: ne vois-tu pas à qui tu parles?
—Coquin toi-même, répondit l'aveugle en tournant vers l'opritchnik ses yeux sans prunelles. Comment veux-tu que j'y voie sans yeux. Toi, c'est différent, au lieu de deux, tu en as quatre, ce qui te permet de voir en long et en large; dis-moi à qui je parle, alors je le saurai.
Le Tzar fit signe à l'opritchnik de se taire et répéta sa question d'un ton plus doux.
—Nous sommes de joyeux compères, répondit l'aveugle, nous allons de Mourom à la Sloboda pour faire des farces, consoler les bonnes gens, remonter celui-ci en selle et en faire descendre celui-là.
—Ah, ah! dit le tzar, auquel plaisaient les réponses de l'aveugle, vous êtes de Mourom, la contrée des galettes et qu'y a-t-il de nouveau par là? Est-ce toujours le pays des héros?
—Comment donc, répondit l'aveugle sans hésiter, cette marchandise ne diminue pas. Nous avons le père Michel: il s'enlève lui-même par les cheveux à un pouce au-dessus du sol; nous avons la tante Ouliana qui chevauche sur un tarakan[16].
[16] Cancrelat, insecte.
Tous les opritchniks éclatèrent de rire. Il y avait longtemps que le Tzar ne s'était autant amusé.