Parmi les plus vaillants on distingua, ce jour-là, Bodry et Smély, gerfauts sibériens, Arbas et Anpras, faucons du gibier d'eau; Khoriak, Khoudiak, Maletz et Paletz. Les vols de tous ces faucons de races diverses étaient un spectacle merveilleux. Les coqs de bruyère tombaient sans cesse en tourbillonnant dans l'air. Quelquefois les canards au désespoir se jetaient entre les jambes des chevaux et étaient attrapés vivants par les chasseurs. La journée ne se passa pas sans accident. Le brave Gamaïon, en s'élançant sur un vieux coq qui volait très-bas, donna si violemment sur le sol qu'il mourut sur le coup. Astrez et Sorodoum, deux tiercelets de Kazan, volèrent hors de vue malgré le sifflet de leurs gardiens et les ailes des colombes que ceux-ci agitaient pour les attirer.

Mais le plus extraordinaire, le plus merveilleux entre tous fut le gerfaut tzarien, le célèbre Adragan. Deux fois le Tzar le lança; deux fois, après avoir plané dans l'espace, il frappa d'un coup assuré tous les oiseaux à sa portée et revint se poser sur le gant doré du Tzar. La troisième fois, Adragan entra dans une telle fureur qu'il attaqua, non-seulement le gibier, mais les autres faucons qui passaient imprudemment dans son voisinage. Smichlay et le tiercelet Kroujok tombèrent sur le sol avec les ailes cassées. Ce fut en vain que le Tzar et ceux qui l'environnaient cherchèrent à rappeler Adragan, en agitant un chiffon écarlate et des ailes d'oiseau. Le gerfaut traçait sur le ciel de larges courbes, s'élevait si haut qu'on avait peine à le distinguer, puis tombait comme la foudre sur le gibier éperdu; mais, au lieu de le suivre dans sa chute vers la terre, après chaque nouvelle victoire, Adragan s'élevait de nouveau et volait au loin.

Le grand fauconnier, désespérant de rattraper le fugitif, se hâta de donner au Tzar un autre faucon. Mais le Tzar aimait Adragan et la perte de son meilleur gerfaut le chagrinait. Il demanda au grand fauconnier quel était celui de ses subordonnés qui avait la charge d'Adragan? celui-ci répondit que le gardien s'appelait Trichka.

Ivan fit appeler Trichka qui, pressentant quelque malheur, arriva tout pâle.

—C'est là l'éducation que tu as donnée à mon faucon? A quoi es-tu bon, si tu ne sais pas rappeler l'oiseau que tu nourris? te moques-tu de moi? écoute, Trichka, je mets ton sort dans tes mains: si tu rattrapes Adragan, tu recevras un présent tel qu'aucun de vous n'en a jamais reçu; s'il est perdu, j'ordonne, avec ta permission, qu'on te coupe la tête,—et ce sera un exemple pour tous; car je remarque depuis longtemps une grande négligence parmi mes fauconniers.

En disant ces derniers mots, Ivan jeta un regard oblique sur le grand fauconnier qui pâlit à son tour, car il savait que le Tzar n'oubliait pas ceux qu'il avait regardés ainsi.

Trichka, sans perdre de temps, sauta sur un cheval et galopa à la recherche d'Adragan, suppliant son patron, le bienheureux saint Trifon, de le guider vers l'indiscipliné gerfaut.

Pendant ce temps la chasse continuait. Elle était à peine commencée depuis une heure que déjà des masses de gibier de toute sorte pendaient aux courroies des selles, lorsqu'un autre spectacle attira l'attention du Tzar.

Par la route de Vladimir s'avançaient lentement deux aveugles, l'un encore jeune, l'autre vieillard, à longue barbe et à cheveux blancs. Ils étaient vêtus de blouses blanches trouées et portaient, attachés à des lanières placées en croix sur les épaules, d'un côté un sac pour y déposer les aumônes, de l'autre un vieux caftan, que la chaleur du jour leur avait fait ôter. Le reste de leur mobilier, des gousli, une balalaïka[15], et le panier aux provisions étaient portés par un vigoureux garçon qui, en même temps, leur servait de guide. Le plus jeune des deux aveugles se tenait à l'épaule du guide et traînait à sa suite le plus âgé, mais bientôt le guide, émerveillé du spectacle de la chasse, oublia ses compagnons. Abandonnés à eux-mêmes, les aveugles exploraient le terrain avec leurs longs bâtons et trébuchaient à chaque instant. En les apercevant, Ivan Vasiliévitch ne put s'empêcher de rire. Il s'avança vers eux. En cet instant, le premier aveugle fit un faux pas, roula dans une mare et entraîna après lui son compagnon. Tous deux se relevèrent couverts de boue, crachant, criant après leur guide qui, la bouche béante, regardait les brillants costumes des opritchniks. Le Tzar rit aux éclats.

[15] Instruments à corde de cette époque.