Lorsque, disait-il, le troupeau entier allant à droite, une seule brebis va à gauche, le pasteur sépare cette brebis du troupeau et la livre au couteau. Ainsi pensait Ivan et le sort de Sérébrany fut résolu dans son cœur. Son supplice était fixé pour le jour suivant; toutefois il ordonna qu'on lui enlevât ses chaînes et qu'on lui envoyât des mets et du vin de sa table. Et, afin de chasser les impressions soulevées en lui par cette lutte intérieure, impressions inaccoutumées et qui le tourmentaient, il pensa que l'air des champs le calmerait et il ordonna une grande chasse au faucon.
La matinée était magnifique. Tous les veneurs, les fauconniers et leurs gens à cheval, vêtus des plus brillants uniformes, portant sur le poing des faucons, des gerfauts et des tiercelets, se mirent en route et allèrent attendre leur maître dans la campagne.
Ce n'est pas à tort que de tout temps les plaisirs des champs ont passé pour un remède contre la tristesse; la chasse au faucon plus qu'aucune autre remplissait jadis d'allégresse jeunes et vieux. Quelque sombre que fût le Tzar, quand il quitta la Sloboda avec tous ses opritchniks, son visage s'éclaira tout à fait à la vue du groupe éblouissant de ses fauconniers. Le lieu du rendez-vous était dans des prairies bordées de jeunes bois, à deux verstes de la Sloboda, sur la route de Vladimir.
Le grand fauconnier, en caftan de velours rouge, galonné d'or, ceinture dorée, chapeau de drap d'or, bottes jaunes, gants brodés, descendit de cheval et, suivi d'un fauconnier qui portait sur son poing un gerfaut blanc, encapuchonné et portant des grelots, il s'avança vers Ivan. S'étant incliné jusqu'à terre, le grand fauconnier demanda:
—Est-il temps de commencer la chasse, sire?
—Il est temps, répondit Ivan. Commencez.
Le grand fauconnier présenta alors au Tzar une riche mitaine semée d'oiseaux dorés et, ayant pris le gerfaut que portait son compagnon, il le plaça sur la main de son maître.
—Honnêtes et louables chasseurs! dit-il ensuite en se tournant vers la foule des opritchniks: armez-vous et réjouissez-vous en vous livrant à la chasse, passe-temps célèbre, beau et sage; que vos chagrins s'effacent et que vos cœurs s'épanouissent!
Ensuite se tournant vers les fauconniers:—Bons et diligents fauconniers, commencez la chasse!
A ces mots la foule bigarrée des chasseurs se dispersa dans la plaine. Les uns se jetèrent en criant dans le taillis, les autres galopèrent vers de petits étangs semés çà et là au milieu des halliers. Bientôt des volées de canards sortirent des roseaux et se répandirent dans l'air. Les chasseurs lancèrent leurs faucons. Les canards voulurent reprendre le chemin des étangs, mais, rencontrant d'autres ennemis de ce côté, ils se dispersèrent dans toutes les directions. Les faucons, les gerfauts et les tiercelets, encouragés par les cris de leurs gardiens, s'élancèrent sur les canards et, tombant comme une pierre sur leur dos, en tuèrent un grand nombre d'un seul coup.