Mais comme une bête fauve qui a humé le sang, Maliouta avait perdu toute prudence. Criant et blasphémant, il luttait avec Godounof et essayait de le renverser pour se jeter ensuite sur sa proie. Une lutte s'établit entre eux; la torche heurtée par l'un deux tomba par terre et s'éteignit sous leurs pieds.
Maliouta revint à lui.
—J'avertirai le Tzar, dit-il d'une voix saccadée, que tu soutiens ceux qui le trahissent!
—Et moi, répondit Godounof, je dirai au Tzar que tu as voulu tuer un traître avant de l'interroger, parce que tu crains sa déposition.
Quelque chose dans le genre d'un rugissement sortit de la poitrine de Maliouta; il s'élança hors du cachot, en ordonnant au bourreau de le suivre.
Pendant qu'ils montaient à tâtons les marches de l'escalier, Sérébrany sentit qu'on détachait ses chaînes et qu'il était libre de ses mouvements.
—Ne te désespère pas, prince! murmura à son oreille Godounof en lui serrant fortement la main: l'important est de gagner du temps.
Et il courut à la suite de Maliouta, ayant soin de fermer les portes derrière lui et de pousser soigneusement les verrous.
—Grégoire Skouratof, dit-il à Maliouta en le rejoignant et en lui donnant les clefs en présence des gardiens, tu n'as pas fermé le cachot. Prends garde, on pensera que tu veux faire évader Sérébrany!
Au moment où se passait la scène que nous venons de décrire, Ivan, sombre et mécontent, était assis dans sa chambre à coucher. Un sentiment jusqu'alors inconnu l'envahissait. Ce sentiment était un respect involontaire pour Sérébrany, dont les actes audacieux, tout en révoltant son cœur de despote, ne lui paraissaient avoir aucun des caractères de la trahison. Jusqu'ici Ivan avait rencontré ou une révolte ouverte comme celle dont les boyards avaient assombri les premiers temps de son règne, ou une désobéissance hautaine comme celle de Kourbski, ou une basse servilité comme celle qui l'entourait aujourd'hui. Mais Sérébrany ne pouvait être rangé dans aucune de ces catégories. Il partageait les idées de son temps sur l'inviolabilité divine du pouvoir d'Ivan, il conformait sa conduite à cette croyance et, plus habitué à agir qu'à penser, il ne s'écartait jamais de propos délibéré de l'obéissance au Tzar, qu'il regardait comme le représentant de Dieu sur la terre. Mais, malgré cela, chaque fois qu'il se heurtait à une injustice flagrante, son âme bouillonnait d'indignation et sa droiture native prenait le pas sur ses croyances. Alors, à sa propre stupéfaction et presque sans en avoir conscience, il accomplissait des actes en complet désaccord avec ce que ses principes lui prescrivaient. Cette noble inconséquence bouleversait toutes les idées d'Ivan sur les hommes et mettait en défaut ses connaissances du cœur humain. La franchise de Sérébrany, sa droiture incorruptible, son désintéressement étaient évidents pour Ivan lui-même. Il comprenait que Sérébrany ne le tromperait pas, qu'il pouvait compter sur lui plus que sur aucun de ses opritchniks assermentés; le désir lui était venu de l'attacher ou d'en faire son instrument; mais en même temps il sentait que cet instrument, à un moment donné, pourrait lui échapper et à cette seule pensée son attraction vers Sérébrany se changeait en haine. Si la mobilité d'impressions d'Ivan le poussait quelquefois à interrompre ses actes sanguinaires et à s'abandonner au désespoir, ce n'était que par exception: habituellement il était pénétré de son infaillibilité, il croyait fermement au principe divin de son pouvoir et le défendait sans pitié contre toute attaque. Or, il considérait comme une attaque même l'improbation silencieuse. La pensée de faire grâce à Sérébrany eut un moment accès dans son âme, mais elle fit aussitôt place à l'idée que le prince Nikita était au nombre des gens dont il ne pouvait tolérer l'existence dans son empire.