—Mais où veux-tu en venir? l'interrompit Persten avec une visible répugnance.

—A ceci, que ni toi ni moi ne sommes des femmes timides; nous avons beaucoup de sang sur la conscience et tu vas me répondre, ataman: t'est-il arrivé, quand tu te rappelles quelques-unes de tes actions, de sentir comme des tenailles te serrer le cœur et d'être saisi alternativement de la tête aux pieds par le frisson et la fièvre?

—Vraiment, grand-père, quelles singulières idées as-tu là? ce n'est pas le moment pourtant.

—J'ai oublié la plupart des événements de ma vie, continua Korchoun, un seul m'est toujours présent à la mémoire. Il y a de cela vingt ans. Nous vivions sur le Volga dans neuf barques; notre ataman s'appelait Danilo Kot. Il n'était pas encore question de toi, mais toute la bande connaissait Korchoun et en faisait déjà grand cas. Nous enlevions de riches navires, nous pillions des magasins; tout se partageait également et jamais Danilo ne souffrait une querelle. Que pouvions-nous désirer? Vie indépendante, bonne nourriture, chaud vêtement. Parfois parés de caftans fleuris, le chapeau fièrement relevé, faisant résonner nos rames, nous allions à l'aventure; le peuple des villes et des villages accourait sur les bords du fleuve pour voir les vaillants, les faucons terribles; et nous ramions, et nous chantions à gorge déployée, déchargeant en l'air nos arquebuses et lançant des œillades aux jeunes filles. D'autres fois nous attaquions avec des piques, avec des épieux; nos barques tombaient brusquement comme des loups sortant des bois. Ah! la vie était belle, mais le diable me tenta. Je me dis un jour: je travaille plus que les autres et je n'ai pas pour cela de part plus grande. Je pris la résolution d'aller seul à l'aventure, de faire du bien et, au lieu de le partager, de le conserver pour moi tout seul. Je m'habillai en mendiant, comme aujourd'hui, je suspendis une corbeille à mon cou, je glissai un couteau dans mes bottes et j'allai vers un bourg voir s'il ne passerait personne. J'attendis, j'attendis; aucun convoi, aucun marchand ne se montrait; je commençais à m'ennuyer. C'est bon, me dis-je, Dieu ne m'envoie pas de gibier; maintenant le premier qui passe, fût-ce mon propre père, je le dépouillerai à fond. A peine avais-je juré cela que passa une pauvre femme, portant quelque chose dans une corbeille couverte de toile. Dès qu'elle fut près de moi, je sautai hors du buisson. Arrête, lui dis-je, bonne femme, donne ton panier. Elle tomba à mes pieds: prends ce que tu veux, dit-elle, mais ne touche pas à mon panier. Eh! lui répartis-je, il paraît qu'il y a là un trésor et je fis main basse sur le panier. La vieille cria, m'injuria, me mordit. J'étais déjà de très-mauvaise humeur d'avoir perdu toute une journée, sa résistance acheva de m'exaspérer. Le diable me poussa, je tirai mon couteau de ma botte et le lui plongeai dans la gorge. Dès qu'elle fut tombée, la terreur me saisit. Je pris la fuite, mais me ravisant je revins prendre le panier. Je pensais: puisque je l'ai tuée, que ce ne soit pas au moins pour rien! Je pris le panier sans l'ouvrir et m'enfonçai dans le bois. Je n'atteignis pas le carrefour des chiens que mes jambes commencèrent à chanceler; je me dis: asseyons-nous, je me reposerai et je verrai ce que j'ai attrapé. J'ouvre le panier, je regarde: il y avait dedans un petit enfant, demi-vivant, respirant à peine. Ah! petit démon, pensais-je, voilà donc pourquoi la vieille femme défendait son panier. C'est donc pour toi, maudit, que j'ai mis un péché sur mon âme.

Korchoun voulut continuer, mais il se tut et se mit à rêver.

—Qu'as-tu donc fait de l'enfant? demanda Persten.

—Pouvais-je lui servir de nourrice? Ce que j'en ai fait? cela se devine.

Le vieillard se tut de rechef.

—Ataman, reprit-il tout à coup, quand je songe à cela, mon cœur se fend. Vois, surtout aujourd'hui que je me suis travesti en mendiant, je me souviens de tout cela aussi vivement que si cela s'était passé hier. Et ce n'est pas seulement ce crime, mais, je ne sais pourquoi, bien d'autres auxquels je ne pensais plus se dressent devant moi. On dit que cela n'est pas bon, lorsque, sans rime ni raison, on se souvient ainsi des choses qui étaient depuis longtemps sorties de la mémoire…

Et le vieillard soupira péniblement.