A gauche de la porte d'entrée était un poêle bas, à l'angle, le lit du Tzar; entre le lit et le poêle se trouvait une fenêtre dont les volets ne se fermaient jamais, parce que le Tzar aimait que les premiers rayons du soleil pénétrassent dans sa chambre à coucher. Maintenant c'était la lune qui était encadrée dans cette fenêtre; sa lueur argentée jouait sur la faïence bigarrée du poêle.

—Bonjour, aveugles, katachniki de Mourom, vagabonds! dit le Tzar, en examinant attentivement mais à la dérobée les traits des brigands.

—Longues années à ta Majesté! répondirent Persten et Korchoun en s'inclinant jusqu'à terre. Que la Mère de Dieu te protége, te sauve, te comble de faveurs et t'inspire d'avoir pitié de nous, pauvres mendiants, errants sur la terre et sur l'onde sans voir la lumière de Dieu! Que saint Pierre et saint Paul, saint Jean Chrysostome, saint Côme et saint Damien, les Thaumaturges de Khoutin et tous les saints veillent sur toi! Que le Seigneur exauce tes prières! Qu'il te soit donné de marcher sur l'or, de manger avec appétit, de te reposer doucement! Que tes ennemis, au contraire, meurent de faim et de soif! Que leurs reins se tordent comme un roseau et que tout leur corps devienne semblable à une feuille de parchemin!

—Merci, merci, mendiants, dit Ivan, continuant à considérer les brigands. Y a-t-il longtemps que vous êtes devenus aveugles?

—Dès l'enfance, mon petit père, répondit Persten en fléchissant le genou; tous deux nous sommes aveugles depuis l'enfance et nous ne nous souvenons pas d'avoir vu le soleil du bon Dieu.

—Et qui est-ce qui vous a appris à chanter des chansons et à conter des contes?

—Dieu lui-même, seigneur, et il y a bien longtemps.

—Comment cela? demanda Ivan.

—Nos anciens racontent, répondit Persten, et nos trouvères le chantent, jadis lorsque le Christ s'éleva dans les cieux, les pauvres, les aveugles, les boiteux, en un mot, notre gent affamée, se mirent à pleurer et à dire: Où t'envoles-tu, Seigneur? A qui nous abandonnes-tu? Qui est-ce qui va désormais nous nourrir? Et le Christ, roi du ciel, leur répliqua: Je vous donnerai une montagne d'or, une rivière de miel, des jardins pleins de vigne et des pommiers touffus; vous serez rassasiés et désaltérés, vous serez chaussés et vêtus.—Saint Jean Damascène prit alors la parole en ces termes: Ah! miséricordieux Sauveur! ne leur donne ni montagnes d'or, ni rivières de miel, ni jardins pleins de vignes, ni pommiers touffus. Ils ne sauront pas s'en servir; les puissants viendront et leur raviront tous ces biens. Donne-leur plutôt, Seigneur Jésus, ton nom divin; donne-leur le don de chanter de doux chants, de raconter les merveilles du passé et des hommes de Dieu. Ils iront mendiant et célébrant ces grandes choses; chacun leur ouvrira la porte et le pain ne leur manquera pas.—Qu'il soit fait, Jean, comme tu le désires, dit le Roi des cieux; qu'ils aient pour partage les doux chants, le tympanon sonore et les récits merveilleux! Et celui qui les abreuvera ou les nourrira, sera à l'abri des ténèbres: je lui donnerai une place au paradis; les portes du ciel ne seront pas fermées à celui-là.

—Amen, dit le Tzar. Et quels contes savez-vous donc?