Nous avons laissé Maxime abandonnant, par une nuit pluvieuse, la Sloboda. Le crépu Bouian japait, sautait autour de lui, se réjouissait d'avoir réussi à briser sa chaîne.

En quittant la maison paternelle, Maxime n'avait pas de projet; il ne songeait qu'à rompre avec l'odieuse existence des favoris du Tzar, avec leurs infâmes débauches et fuir le spectacle de supplices journaliers. En laissant derrière lui la terrible Sloboda, Maxime se fiait à sa destinée. Il pressa d'abord son cheval afin de n'être pas rejoint par les valets de son père, dans le cas où Maliouta aurait envoyé à sa poursuite; mais bientôt il s'engagea dans un chemin de traverse et mit son coursier au pas.

Vers le matin, l'orage cessa. L'aube naissait à l'orient. Maxime distingua plus clairement les objets. Des chênes touffus bordaient la route; dans leur intervalle paraissaient des buissons de noisetiers. Il faisait frais; des gouttes de pluie tombaient des arbres et claquaient paresseusement sur les larges feuilles. De petits oiseaux se réveillèrent bientôt et gazouillèrent dans la verdure; on entendit le pic résonner dans l'arbre creux, et le soleil levant dora le sommet des chênes. La nature se ranimait, le cheval s'avançait plus résolûment. Il semblait que la Russie tout entière se révélait à Maxime; il aurait pu respirer gaiement dans sa libre atmosphère, mais un chagrin, un grand chagrin russe saisit son cœur. Il pensa à sa mère abandonnée, à son isolement, à bien des choses dont il ne se rendait pas lui-même compte; il se mit à rêver et entonna involontairement une mélancolique chanson.

Merveilleuses et pleines d'âme sont les chansons russes! Les paroles sont insignifiantes, elles ne sont qu'un prétexte; ce n'est pas par des mots, mais par des mélodies que s'expriment les sentiments profonds et indéfinis.

En regardant la verdure, le ciel, le monde entier du bon Dieu, Maxime chantait son misérable sort, la liberté dorée, celle des champs et des bois. S'adressant à son cheval, il lui ordonnait de le transporter dans une contrée bien éloignée, où il fait sec sans vent et frais sans gelée. Il chargeait le vent de saluer sa mère. Il s'emparait du premier objet qui lui tombait sous les yeux et disait tout ce qui lui traversait l'imagination; mais la voix exprimait bien plus de choses que les paroles, et si quelqu'un eût entendu cette chanson, elle lui serait tombée sur l'âme et souvent, à l'heure de la tristesse, elle lui serait revenue en mémoire…

Enfin, lorsque l'angoisse se fut rendue maîtresse de Maxime, il rassembla ses guides, raffermit son bonnet sur sa tête, siffla, poussa un cri et s'élança de tout le galop de son cheval.

Bientôt il se trouva en face des blanches murailles d'un monastère.

Le saint refuge était situé sur le versant d'une montagne couverte de chênes. Les coupoles dorées, les croix ciselées se détachaient sur la verdure des chênes et l'azur du ciel. Maxime tomba sur une troupe de frères lais à cheval et couverts d'armures. Ils allaient au pas et chantaient le psaume: «Je t'aimerai, Seigneur, car tu es ma force.»—En entendant les paroles sacrées, Maxime arrêta son cheval, ôta son bonnet et se signa.

Une petite rivière coulait au bas de la montagne. Quelques moulins y faisaient tourner leurs roues. Sur ses rives, paissaient des vaches en groupes bigarrés.

Tout autour du monastère respirait un si grand calme qu'une ronde armée semblait inutile. Les oiseaux eux-mêmes ne gazouillaient sur les chênes qu'à demi-voix, le vent ne remuait pas les feuilles; il n'y avait que les grillons, cachés dans l'herbe, qui se faisaient entendre sans interruption. Il n'était pas à supposer que de méchantes gens pussent troubler cette quiétude.