—Eh bien! que vois-tu? demanda le prince avec impatience.
Le vieillard se pencha sur le baquet avec une visible répugnance.—Je ne vois ni toi ni ton ennemi, dit-il en pâlissant, je vois une place remplie de monde, plusieurs têtes sont plantées sur des perches; plus loin un bûcher s'éteint et des ossements humains sont enchaînés à des pieux.
—Quelles sont ces têtes plantées sur des perches? demanda Viazemski en cherchant à dominer une terreur involontaire.
—Je ne distingue pas, tout s'est de nouveau troublé, il n'y a que le bûcher qui étincelle et je ne sais quels os qui flottent au poteau…
Le vieillard releva la tête avec effort, il paraissait ne détacher qu'avec difficulté ses regards du baquet. Il avait des mouvements convulsifs, la sueur coulait de son front; il se traîna en gémissant jusqu'à un banc et s'y affaissa. Viazemski rejoignit son cheval, sauta en selle et se dirigea, tout pensif, vers Moscou.
CHAPITRE XXXI
LE JUGEMENT DE DIEU.
En l'absence de Viazemski, Maliouta avait été chargé d'une affaire importante. Le Tzar lui avait ordonné de saisir les domestiques les plus intimes du prince Athanase Ivanovitch et de les torturer habilement pour savoir si leur maître allait pratiquer des sortiléges au moulin, combien de fois il s'y était rendu et ce qu'il complotait contre le Tzar.
La majeure partie des domestiques n'avoua rien, mais plusieurs ne purent endurer la question et déclarèrent tout ce qu'il plut à Maliouta de mettre dans leur bouche. Ils déclarèrent que le prince allait au moulin pour perdre le Tzar, qu'il avait pris des empreintes de ses pas et les avait brûlées; quelques-uns même assurèrent que Viazemski travaillait à mettre le prince Vladimir Andréevitch sur le trône. Quelque absurdes que fussent ces déclarations, elles étaient soigneusement notées par les greffiers et communiquées au Tzar. Celui-ci y ajoutait-il foi? Dieu le sait! Toujours est-il qu'il recommanda sévèrement à Maliouta de cacher à Viazemski la véritable cause de l'emprisonnement de ses domestiques et de se borner à lui dire qu'on les avait soupçonnés d'être compromis dans un vol fait au trésor.
Leurs déclarations étaient pleines de contradictions. Ivan fit appeler Basmanof pour que celui-ci lui répétât tout ce qu'il prétendait tenir des gens de Viazemski. On ne trouva pas Basmanof dans la Sloboda. Il était parti la veille pour Moscou; le Tzar se mit fort en colère de ce qu'il avait osé s'absenter malgré sa défense. Maliouta en profita pour faire naître dans l'esprit du Tzar des soupçons sur Basmanof lui même.—Qui sait, fit observer Skouratof, dans quel but il t'a désobéi? Peut-être s'entend-il avec Viazemski et ne l'a-t-il dénoncé que pour masquer plus sûrement son jeu?
Le Tzar ordonna à Maliouta de garder là-dessus un profond silence et de ne pas laisser voir à Basmanof, à son retour, que son absence avait été remarquée.