Sur ces entrefaites vint le jour désigné pour le combat singulier. Avant l'aube, la populace accourut sur la place Rouge; les fenêtres étaient remplies de spectateurs, les toits en étaient couverts. La nouvelle de ce combat s'était répandue dans les environs. Les noms illustres des combattants avaient attiré une foule nombreuse; bien du monde était venu même de Moscou pour voir auquel des deux combattants Dieu allait donner la victoire.
—Poussez en avant,—disait un joueur de tympanon, élégamment vêtu, à son camarade, jeune gars fortement constitué, ayant un bon, mais niais visage,—poussez toujours, peut-être arriverons-nous jusqu'à la chaîne. Quelle foule! laissez-nous passer, orthodoxes; permettez aussi aux Vladimiriens de voir le jugement de Dieu.
Mais ses tentatives demeurèrent vaines. La foule était si compacte qu'avec la meilleure volonté du monde il n'y avait pas moyen de la percer.
—Mais va donc, marsouin! reprit le joueur de tympanon en poussant son camarade dans les reins, est-ce que tu ne sais donc pas te faire jour?
—Et pourquoi? répondit le gars d'une voix traînante. Toutefois il donna dans la foule un coup de ses larges épaules. Il s'éleva des cris, des vociférations, mais les deux camarades s'avancèrent sans y prêter la moindre attention.
—Plus à droite, disait le plus âgé; pourquoi penches-tu à gauche, imbécile? Pousse là-bas où tu vois briller les lances.
La place qu'il indiquait était celle qui était préparée pour le Tzar lui-même. C'était une estrade en bois, recouverte de drap pourpre; on y avait placé le fauteuil du Tzar et les lances qui y brillaient étaient celles des opritchniks qui entouraient constamment Sa Majesté. D'autres opritchniks veillaient à la chaîne, qui limitait le champ clos; ils retenaient la foule avec leurs hallebardes et l'empêchaient de s'en trop approcher.
A force de pousser, le joueur de tympanon et son vigoureux camarade arrivèrent jusque-là.
—Où grimpez-vous? s'écria un opritchnik en levant sur eux sa hallebarde.
Le jeune gars ouvrit la bouche et, ne sachant que répondre, se tourna vers son compagnon. Celui-ci ôta son petit feutre, orné d'un galon d'or et d'une plume de paon, et, saluant deux fois de suite jusqu'à la ceinture l'opritchnik, il lui dit:—Permettez, honorables seigneurs, à des joueurs de Vladimir de voir le jugement de Dieu. Nous arrivons de Vladimir exprès pour cela. Permettez-nous de rester, honorables seigneurs.